Petits Meurtres et Train Couchettes est une série de cinq nouvelles qui met en scène Pervenche, Odile et Célestine à bord du Pic Express, en route pour une semaine à la montagne. Dans ce cinquième et dernier épisode, alors que le train est toujours immobilisé au bord d’un lac gelé, le mystère de la mort du conducteur est enfin résolue.
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Odile Bartabot est la protagoniste de la série Bartabot Investigations, disponible sur Amazon.fr.
Petits Meurtres et Train Couchettes: À Deux Doigts de la Vérité (nouvelle 5/5)
L’inspecteur Fichaux se tenait dans l’encadrement de la porte coulissante et dominait Odile de sa hauteur. Elle reconnut avec un léger coup au cœur son eau de toilette favorite. Des notes de musc et de cannelle qui lui rappelèrent des petits matins enroulés dans les draps froissés tandis que les premiers rayons du soleil s’infiltraient par les persiennes de sa chambre. Elle chassa cette image d’un clignement de paupières puis leva le visage pour lui faire face.
— Et toi, il faut toujours que tu viennes gâcher mes vacances, rétorqua-t-elle.
Le chef de train s’interposa entre Odile et l’inspecteur Fichaux. Il en avait assez d’un cadavre, il n’avait pas besoin d’une altercation entre une passagère et un inspecteur de police pour couronner cette situation désastreuse.
Pervenche était sortie de son état de pâmoison et observait l’échange avec amusement. Célestine, quant à elle, dévisageait l’inspecteur Fichaux avec toute la colère dont elle était capable.
— Madame Bartabot, intervint le chef de train. Monsieur Claret nous a contactés par radio. Il souhaiterait que vous assistiez l’inspecteur Fichaux dans son enquête.
— Je n’ai pas besoin qu’on m’assiste, aboya Fichaux. De quoi est-ce qu’il se mêle, ce monsieur Claret ?
Pervenche se leva, enfila un gilet puis se planta face au miroir pour remettre en place une mèche de cheveux.
— Romuald Claret est le propriétaire de ce train et de la station du Pic d’Argent, expliqua-t-elle enfin. Elle se retourna et planta les deux glaçons qui lui servaient de pupilles dans le regard de Fichaux. Et moi non plus, je n’ai pas besoin d’un freluquet dans mes jambes.
Le chef de train frissonna et Fichaux serra les dents à s’en faire exploser la mâchoire.
— Excusez-moi, intervint une voix en provenance du couloir.
Jules Navet joua de sa panse proéminente pour se frayer un chemin à l’intérieur de la cabine, bousculant au passage Pervenche qui s’agrippa au bras de Fichaux pour ne pas tomber.
— Et vous êtes qui, vous ? aboya Fichaux en repoussant Pervenche.
— Jules Navet, dit l’homme. (Il tendit une carte de visite à l’inspecteur.) Détective privé. Je souhaiterais vous assister dans cette enquête. Je possède des informations cru-ciales, dit-il en détachant ses mots.
Sur ce, il se mit à rouler la pointe de sa moustache blonde entre le pouce et l’index et afficha un air satisfait. Fichaux se pinça l’arête du nez et Odile étouffa un fou rire. L’inspecteur prit une profonde inspiration puis lança un regard meurtrier à son ancienne amante et coéquipière. Il pointa alors du doigt le chef de train.
— Vous, ordonna-t-il, emmenez-moi voir le corps. (Il se tourna vers les occupants de la cabine.) Et quant à vous, vous ne bougez pas jusqu’à ce que je vienne vous chercher.
Il fit un pas en arrière puis referma la porte coulissante d’un geste ferme. Odile s’élança pour s’interposer, mais il était trop tard. Fichaux avait trouvé le moyen de bloquer le battant. Elle écrasa un poing rageur sur le panneau coulissant.
— Odile, s’il te plaît, un peu de retenue, la réprimanda sa grand-mère.
— Mais il n’a pas le droit de nous enfermer contre notre gré, s’exclama Jules Navet, le visage si rouge qu’Odile se demanda s’il allait faire une syncope.
Il était hors de question qu’elle lui fasse du bouche-à-bouche.
Elle remarqua alors le visage défait de sa sœur qui avait horreur des altercations. Elle prit quelques secondes pour se calmer puis posa une couverture sur les épaules de Célestine.
— Ça va aller, Célestine, dit-elle d’un ton plus calme. T’inquiète pas.
— Viens t’asseoir, Célestine, ajouta sa grand-mère.
Sans pour autant les rechercher, Pervenche, elle, ne craignait pas les confrontations.
— L’inspecteur sera de retour dans quelques minutes et il va nous ouvrir la porte, ajouta-t-elle avec un clin d’œil à l’attention de sa petite fille.
Un sourire timide éclaira le visage de Célestine. Rassurée, elle se cala sur la banquette en velours.
— Comment est-ce que vous le savez ? s’exclama Jules Navet. Vous êtes voyante en plus d’être détective ?
— Non, rétorqua-t-elle en posant un jeu de clés sur la table. Mais je suis pickpocket à mes heures, dit-elle avec un sourire coquet.
— Mais ce sont les clés du chef de train, s’extasia Nadine.
Des éclats de voix en provenance du couloir interrompirent leur conversation. Trois coups frappés à la porte firent sursauter Célestine.
— Nadine, cria le chef de train de l’autre côté de la cloison. Vous n’auriez pas un double de la clé qui mène à la cabine du conducteur, par hasard ?
— Ah non, vous êtes le seul à posséder ce jeu de clés, vous le savez bien, répondit la jeune femme en réprimant un petit rire.
Odile reconnut l’exclamation râleuse de Fichaux. Nadine jeta un regard interrogateur à Pervenche qui acquiesça en silence.
— Mais je crois que votre trousseau est, heu, tombé au cours de la collision qui a précédé notre enfermement involontaire, enchaîna Nadine.
— Tombé ? Mais tombé où ?
— Dans mon sac à main, coupa Pervenche. Et Fichaux, vous avez deux minutes pour me sortir de cette cabine et m’emmener voir le corps du conducteur ou je jette le trousseau en question par la fenêtre.
— Les fenêtres ne s’ouvrent pas, intervint le chef de train, se croyant utile.
— Dans les toilettes, alors…
— Vous n’oseriez pas, s’indigna Fichaux.
Mais seul le silence lui répondit. Car toutes les personnes présentes savaient pertinemment que l’esprit de compétition de Pervenche n’avait d’égal que son formidable entêtement.
Quelques minutes plus tard, la porte glissait sur ses rails et Pervenche émergea de la cabine, la tête haute.
Fichaux lui tendit la main.
— Les clés, lui ordonna-t-il.
— Ne soyez pas ridicule, Fichaux. (Elle se retourna.) Odile, viens avec moi. Nadine, vous voulez bien tenir compagnie à ma petite-fille ? Elle aurait bien besoin d’un petit encas après toutes ces émotions, non ?
— Oui, bien sûr, je vais aller en cuisine lui chercher un bol de soupe.
— Oui, dit Célestine. Et une part de tarte au citron meringué, s’il y en a encore.
Fichaux et le chef de train n’eurent d’autre choix que de suivre Pervenche et Odile jusqu’à la cabine du conducteur. Jules Navet leur emboîta le pas. Défait, Fichaux ne s’opposa pas à sa présence.
— Donnez-nous cinq minutes, dit Pervenche à l’inspecteur d’un ton conciliant. Après ça, la scène est à vous et je ne vous embêterai plus.
Fichaux leur tendit une paire de gants puis les invita à inspecter la scène d’un geste révérencieux.
Pervenche pénétra dans la cabine spacieuse, suivie d’Odile. Le conducteur était affalé sur la console de commande, le visage pressé contre un cadran lumineux. Sa main droite était encore posée sur le levier de frein d’urgence. À sa gauche, un plateau-repas à peine entamé était posé sur une tablette. Elle reconnut la soupe aux champignons et la sole meunière servie le premier soir aux passagers. Elle détailla en silence le cadavre, son regard méthodique catégorisant chaque objet, sa mémoire photographique enregistrant chaque détail. Odile pointa du doigt un verre renversé et une flaque d’eau répandue au sol. Pervenche acquiesça, puis elle retira ses gants et fit demi-tour. Deux paires d’yeux curieux et impatients attendaient son avis.
— Je vous remercie, agent Fichaux…
— Inspecteur Fichaux.
— Je vous suggère de faire analyser le contenu de son repas. Cet homme a été empoisonné, déclara-t-elle calmement.
— Mais vous êtes médecin légiste aussi ? s’exclama Navet.
Pervenche sembla soudain prendre conscience de sa présence. Elle le toisa comme un insecte curieux.
— Je fais ce métier depuis très longtemps, monsieur…
— Navet, détective Navet, lui rappela l’homme. Et moi aussi je fais ce métier depuis longtemps. (Il s’épongea le front d’un mouchoir puis passa la tête dans l’entrebâillement de la porte.) Et je n’ai pas besoin d’une loupe ou d’une paire de gants pour vous dire qui a fait le coup.
— Eh bien, allons donc dans la voiture-restaurant et vous nous raconterez tout cela tranquillement devant un bon café, proposa Pervenche. Et laissons la police faire son travail. Après tout, ils sont payés et nous ne le sommes pas.
Fichaux lui adressa un sourire reconnaissant puis tourna son attention vers la scène du crime.
Dans la voiture-restaurant, les conversations fébriles se mêlaient aux senteurs de café fraîchement moulu et de viennoiseries croustillantes. L’agitation y était à son comble et de rocambolesques rumeurs se propageaient de table en table. La nouvelle de la mort du conducteur avait pris le pas sur les considérations météorologiques et les passagers discutaient nerveusement, sans prêter attention aux bourrasques enneigées qui secouaient le wagon à intervalles réguliers.
Célestine se leva et fit un signe de la main pour attirer leur attention et les inviter à la rejoindre. Une fois sa grand-mère et sa sœur installées à ses côtés, elle leur servit chacune une tranche de pain d’épice frais. Odile huma le délicat effluve de cannelle et d’oranges confites puis mordit à pleine dent dans le gâteau.
— C’est bon, hein ? dit Célestine en l’imitant de bon cœur.
Tout autour, le brouhaha des conversations montait en intensité. L’atmosphère, chargée de tension et de chaleur, était presque irrespirable. Les esprits s’échauffaient, les voix s’élevaient. On réclamait des réponses. On exigeait des explications.
Nadine et le personnel de bord s’efforçaient de calmer la foule, en vain. Un coup de sifflet réduit soudain l’assemblée au silence. Satisfait, le chef de train rangea son instrument dans la poche de son uniforme puis déclara de sa voix de baryton.
— L’inspecteur Fichaux, du commissariat de police de Soleilcity, souhaiterait faire une déclaration.
Fichaux s’éclaircit la gorge puis scruta la foule d’un air suspicieux.
— Le conducteur du train est malheureusement décédé de façon inattendue, commença-t-il. Il faudra attendre les résultats d’analyse pour déterminer la cause exacte du décès. Pour l’instant, l’agente Rougevisue et moi-même allons procéder à l’interrogatoire de tous les passagers.
Une jeune femme aux cheveux filasse engoncée dans un uniforme trop grand se dandina d’un pied sur l’autre. Odile reconnut une jeune agente récemment embauchée au commissariat et à laquelle elle avait eu affaire à plusieurs reprises.
— Une fois cette procédure terminée, un conducteur vous amènera à destination. Je vais donc vous demander de retourner dans vos cabines. Vous serez appelés un par un pour répondre à mes questions.
La foule laissa échapper un murmure d’agacement collectif et le wagon se vida peu à peu.
— Mais ça va prendre combien de temps encore ? grommela un passager.
Jules Navet s’approcha alors de l’inspecteur et lui glissa quelques mots à l’oreille. Ils parlementèrent à voix basse puis Fichaux finit par acquiescer.
— Nadine, allez chercher la baronne, s’il vous plaît, dit l’inspecteur.
Jules Navet s’adressa alors aux femmes Bartabot.
— Mesdames, restez donc pour en prendre de la graine. Soyons francs : les hommes se montrent plus disposés à l’investigation que les femmes. Nous ne sommes pas assujettis aux sautes d’humeur et à l’instabilité de caractère qui semblent affliger le sexe faible. D’ailleurs, tous les grands enquêteurs étaient des hommes…
Fichaux jeta un coup d’œil nerveux à Pervenche puis Odile, mais la baronne arriva sur ces entrefaites.
— C’est scandaleux, grommela-t-elle. Je dormais tranquillement dans ma cabine et vous me sommez comme une vulgaire criminelle. Je n’ai même pas eu le temps de me changer.
— Je croyais que vous ne dormiez bien que dans votre lit, madame la baronne, dit Jules Navet d’un air narquois. Asseyez-vous, ceci ne prendra que quelques minutes.
La baronne rajusta son bonnet de nuit puis resserra les pans de son épaisse robe de chambre.
— Comme vous le savez sûrement, madame, entama Jules Navet, le conducteur du train est mort dans sa cabine.
— Oui, confirma la baronne, j’ai entendu des rumeurs…
— Il se trouve, ma chère, que ce pauvre homme a été empoisonné.
Il se tourna vers son auditoire et fit un vague geste en direction de Pervenche, puis ajouta.
— Je n’aime pas m’embarrasser de détails, mais Madame Bartabot ici présente peut vous expliquer l’origine de cette déduction.
Cette dernière s’exécuta de bonne grâce, à la surprise d’Odile. D’ordinaire, sa grand-mère n’aimait pas jouer les assistantes.
— Les lèvres et les extrémités du conducteur étaient bleues, expliqua-t-elle, ce qui pourrait indiquer un empoisonnement au cyanure et…
— Merci, Pervenche, l’interrompit Jules Navet.
Le regard de Pervenche s’assombrit, mais elle se tut.
— Mais en quoi cela me concerne-t-il ? s’indigna la baronne.
— J’y viens, madame la baronne. J’y viens. Cela vous concerne parce que c’est vous qui avez empoisonné ce pauvre homme.
— Moi ? Mais vous avez perdu la tête, mon cher. Pourquoi irais-je tuer un conducteur de train ?
— Vraiment ? Et si je demande à la police d’aller fouiller votre cabine et d’y chercher une fiole contenant de la poudre de cyanure…
La baronne pâlit et Fichaux fit signe à son agente d’aller fouiller la cabine en question.
— Vous n’avez pas le droit, commença la baronne.
— Votre pâleur vous trahit, ma chère, dit Navet qui jubilait.
— Madame la baronne, vous avez une déclaration à nous faire ? demanda Fichaux.
Cette dernière baissa la tête.
— Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat, murmura-t-elle.
— Très bien, c’est votre droit, dit froidement Fichaux.
— Monsieur Navet, intervint alors Odile. Comment est-ce que vous êtes arrivé à cette conclusion ?
— Élémentaire, ma chère, gloussa l’homme. En visitant la cabine du conducteur, j’ai immédiatement reconnu l’odeur d’amande amère qui émanait de la flaque d’eau répandue au sol.
— Et comment savez-vous que la baronne est à l’origine de cet empoisonnement ?
— Eh bien, je l’ai vue quitter le wagon-cuisine à la va-vite. Lorsqu’elle s’est aperçue de ma présence, elle a glissé quelque chose dans son sac. Sur le moment, je ne me suis pas vraiment posé de questions, mais elle n’avait rien à faire en cuisine, et quelques instants plus tard, j’ai vu un serveur sortir, chargé d’un plateau, et se diriger vers la cabine du conducteur.
— Hmmm, dit Fichaux, c’est un peu tiré par les cheveux, votre histoire, mais on a en effet retrouvé le cyanure dans la cabine de la baronne.
Il se tourna vers l’agente Rougevisue qui lui tendit le flacon en question. Il le déposa dans une poche à scellés.
— Donc c’est cette odeur d’amande amère qui vous a mis sur la piste, reprit Pervenche d’un ton admiratif qui mit tout le monde sur le qui-vive, à l’exception de l’infortuné Navet.
— Oui, ingénieux, non ? ronronna-t-il.
— Oui, d’autant que vous nous avez confié avoir perdu l’odorat il y a des années, assena soudain Pervenche.
— Mais, heu, je, balbutia l’homme tandis qu’une onde rouge se propageait dans son cou, ses joues puis le haut de son crâne chauve.
— Monsieur Navet, la baronne a effectivement empoisonné le conducteur et vous le savez parce que vous l’avez vue verser la poudre dans son verre, n’est-ce pas ?
— Eh bien, oui. Et alors ? Elle est coupable !
— Et vous aussi.
— Moi ? Coupable ? Mais de quoi ?
— De vous faire passer pour un détective de renom alors que vous n’avez jamais résolu une affaire pour commencer.
— Mais je ne vous permets pas de…
— Taisez-vous, je n’ai pas terminé. Vous êtes aussi coupable de ne pas être intervenu.
— Mais enfin, ce n’était pas ma place.
— Non ? Mais vous êtes soi-disant détective, vous n’avez pas trouvé ça suspect ? s’indigna Odile.
— Mais bien sûr que j’ai trouvé ça suspect. J’ai donc attendu… heu…
— Vous avez attendu qu’il meure, finit Pervenche d’une voix glaciale. Pour résoudre enfin une affaire.
Le visage de l’homme prit alors une couleur blanchâtre.
— Mais non, je…
— Vous saviez que le conducteur était en danger et vous l’avez laissé mourir, par vanité.
— Mais je ne savais pas que…
— Oh, je crois que vous saviez, monsieur Jules Navet. J’irai même jusqu’à dire que vous espériez. Et à choisir entre sauver une vie ou résoudre un meurtre, vous avez préféré flatter votre ego démesuré, l’accusa Odile, rouge de colère.
Fichaux, qui observait la scène avec stupéfaction, sembla reprendre ses esprits.
— Monsieur Navet, dit-il, vous êtes en état d’arrestation. Rougevisue, passez-lui mes menottes, ainsi qu’à la baronne.
— À quoi bon, s’indigna cette dernière, où voulez-vous qu’on aille ?
Fichaux s’inclina devant sa logique.
— Nous allons vous ramener à Soleilcity, dit-il alors.
Il fit quelques pas en direction de l’arrière du train où une locomotive l’attendait, puis s’arrêta.
— Mais Pervenche, pourquoi la baronne a-t-elle voulu assassiner le conducteur ? demanda-t-il.
— J’ai cru que vous alliez repartir sans poser la question, s’écria cette dernière avec soulagement.
Elle sortit une page de La Gazette de Soleilcity de son sac et la déposa sur la table pour qu’ils puissent tous lire le titre d’un article qui surmontait un cliché de la baronne.
— Pour protéger son héritage, expliqua Pervenche. Un avocat venait d’informer madame Delajertière de l’existence d’un frère illégitime qui réclamait sa part du gâteau. Elle s’est donc dit qu’elle pourrait facilement éliminer cet homme, un vulgaire chauffeur de train.
— Mais Pervenche, comment est-ce que tu as déduit que le conducteur était le frère de la baronne ? s’enquit Odile.
— Oh, j’ai juste fait usage de l’esprit de déduction que monsieur Navet semble pouvoir monopoliser en vertu de son sexe. J’ai remarqué que le conducteur du train souffrait de syndactylie.
La baronne blêmit.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Célestine.
— C’est quand certains doigts sont attachés. Par exemple, le majeur et l’annulaire.
Pervenche leva la paume de sa main et illustra son propos.
— Et c’est pas bien, une anomalie génétique ? demanda Célestine.
— Ce n’est ni bien ni mal. C’est comme ça et l’on n’y peut rien, dit gentiment sa grand-mère. Mais dans l’affaire qui nous occupe, c’est un détail important, car la baronne souffre de cette même pathologie. J’en ai donc déduit un lien de parenté avec la baronne, car cette anomalie est héréditaire.
— Donc tu as mis bout à bout cette affaire d’héritage, l’arrivée tardive de la baronne dans le train et le meurtre du conducteur. Excellent travail, Pervenche, s’exclama Odile. Tu ne perds franchement pas la main.
Fichaux leva les yeux au ciel.
— Un coup de chance, surtout, grommela-t-il. En attendant, monsieur Rutabaga…
— Monsieur Navet, le corrigea le détective.
— Et madame la comtesse, suivez-moi, je vous ramène à Soleilcity.
Le trio Bartabot regarda l’inspecteur Fichaux disparaître au fond du wagon, suivi de la baronne et du détective. L’agent Rougevisue se retourna et les salua discrètement.
Quelques minutes plus tard, un homme revêtu de l’uniforme du Pic Express traversait la voiture-restaurant dans l’autre sens et prit les commandes du train.
Nadine émergea et posa un plateau chargé de flûtes à champagne et d’une assiette de boudoirs. Quelques instants plus tard, Anatole Lefrère apparut avec un seau en argent couvert de condensation. Il fit sauter le bouchon de la bouteille de Veuve Clicquot.
— À Pervenche Bartabot, toujours aussi vive sur le terrain ! dit-il en levant son verre.
— Et aux filles Bartabot prêtes à assurer la relève, ajouta Nadine.
Célestine éclata d’un rire joyeux et avala une gorgée de champagne.
La neige s’était arrêtée. Le soleil glissait entre deux pics montagneux, nappant la vallée de lumière rose et ocre. Un sifflement strident déchira le silence, la locomotive émit un grondement puis le Pic Express reprit sa route, emportant avec lui le trio Bartabot vers ses prochaines aventures.
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