Petits Meurtres et Train Couchettes est une série de cinq nouvelles qui met en scène Pervenche, Odile et Célestine à bord du Pic Express, en route pour une semaine à la montagne. Dans ce quatrième épisode, alors que le train est immobilisé au bord d’un lac gelé, Odile se souvient d’une affaire qu’elle a résolue dans une petite auberge de campagne en pleine tempête de neige.
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Odile Bartabot est la protagoniste de la série Bartabot Investigations, disponible sur Amazon.fr.
Petits Meurtres et Train Couchettes: Cadavre Impromptu à L’Auberge des Murmures (nouvelle 4/5)
La porte coulissante glissa sur ses rails et une Nadine hagarde aux yeux bordés de cernes bleutés se glissa dans la cabine du trio Bartabot.
— Je n’en peux plus ! gémit-elle en s’effondrant sur la banquette. Ils ne sont jamais satisfaits. Il leur faut des couvertures, des bains de pieds, des verres d’eau à onze degrés, et ils me poursuivent dans le couloir et jusqu’aux toilettes pour exiger des nouvelles alors que je n’en ai pas.
Sa voix se brisa et Odile s’assit à côté d’elle tandis que Célestine vidait le fond de la théière dans une tasse propre. La jeune femme accepta l’offrande avec reconnaissance. Le thé encore chaud l’aida à reprendre ses esprits.
— Prenez donc un instant, Nadine. Les passagers attendront, dit Pervenche.
— Mais je ne peux pas…
— Mais si, vous pouvez, insista Pervenche d’un ton sans appel.
Trois coups frappés à la porte les firent sursauter. Pervenche entrouvrit le battant et se glissa à l’extérieur. Des éclats de voix retentirent puis un long silence s’installa.
— Voilà, dit-elle d’un air satisfait.
— C’était qui ? s’inquiéta Nadine.
— Une duchesse ou une baronne, ronchonna-t-elle. Comment voulez-vous qu’on s’y retrouve dans ces titres ridicules ?
— Et qu’est-ce que vous lui avez dit ?
— Que vous étiez souffrante, une indisposition digestive très contagieuse. Je lui ai dit de garder ses distances et d’avertir les autres passagers. Le Titanic manquait de canots de sauvetage, et nous on va manquer de papier toilette si ce virus se propage, dit-elle en rigolant.
— Madame Bartabot ! dit Nadine d’un air consterné. Je ne suis pas malade !
— Mais si. Vous avez mal au ventre, déclara Pervenche. Maintenant, Nadine, dites-moi, comment est-ce qu’il est mort, notre chauffeur de train ?
Le visage de la cheffe de wagon se vida de son sang et elle se frotta nerveusement les mains.
— Mais comment est-ce que… balbutia-t-elle.
Pervenche tapota sa narine droite du doigt.
— Je les sens, ces choses-là. Une trépidation dans l’air, une expression de biche affolée sur le visage de ceux qui savent. Ça fait longtemps que je fais ce métier, vous savez.
— Le conducteur est mort ? s’étonna Odile.
— Oui, confirma Nadine. Il s’est effondré sur le tableau de bord, il a juste eu le temps de tirer sur le frein de secours pour arrêter le train.
— Vous avez vu le corps ? demanda Pervenche.
— Non, le chef de la sécurité et le chef de train ont refusé de me laisser entrer ou de répondre à mes questions. Je sais ce qu’il en est parce que j’ai surpris leur conversation. Ils m’ont ordonné de garder le secret pour ne pas alerter les passagers. Ils sont en contact avec la police de Soleilcity par radio. Un inspecteur et un agent ainsi qu’un chauffeur de remplacement arriveront d’ici peu.
Odile jeta un œil par la fenêtre. Un soleil pâle projetait une lumière blafarde sur le lac gelé où un large rassemblement d’oies sauvages piétinait la glace de leur patte palmée. Le train serait à l’arrêt pendant plusieurs heures, songea-t-elle. Il faudrait continuer à chauffer les wagons, maintenir l’électricité ainsi que les pompes et les circuits d’eau. Les passagers du Pic Express n’étaient pas du genre à sacrifier la moindre once de confort.
— Est-ce qu’on aura assez de carburant pour arriver à destination ? demanda Odile.
— Oui, ça devrait aller, la rassura Nadine. C’est juste que…
— C’est juste que quoi, Nadine ? la pressa Pervenche.
— Eh bien, la météo prévoit une tempête de neige et ça risque de ralentir l’arrivée des secours. On peut encore tenir quelques heures, mais pas plus. Sinon, on risque de tomber en panne et il faudra qu’on se fasse remorquer. Et puis, il y a le corps du chauffeur, toujours dans la cabine de la locomotive…
Ses derniers mots s’échouèrent sur ses lèvres et un frisson la parcourut.
— S’il y a un meurtrier à bord, il n’ira pas loin, dit Pervenche, le regard perdu dans le paysage à la fois hostile et majestueux que la fenêtre de la cabine lui offrait.
Le silence de ses compagnes la ramena à la réalité. Célestine, Odile et Nadine la dévisageaient avec insistance.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Pervenche.
— Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il a été assassiné ? s’enquit Nadine.
— Oh, déformation professionnelle, répondit-elle légèrement. C’est sûrement une crise cardiaque ou un étouffement qui l’a emporté. (Elle pointa du doigt les nuages qui s’accumulaient à l’horizon.) Vous avez raison, Nadine. Le temps va se gâter, dit-elle en évitant le regard inquisiteur d’Odile. Restez donc là bien au chaud, je reviens dans un instant.
Je devrais retourner travailler, gémit Nadine en scrutant le fond de sa tasse d’un air déconfit.
Et refiler ce virus à tous les passagers ? s’exclama Pervenche. C’est hors de question. Ça ne serait pas très responsable de votre part. Je vais aller remplir la théière. Nadine, où est-ce que vous cachez vos sachets de thé ?
Dans le petit placard au-dessus de la poubelle, répondit-elle du tac au tac. C’est vrai que j’ai un peu mal au ventre, s’étonna-t-elle en posant la paume de ses mains sur la ceinture de son pantalon.
Puisque je vous le dis. Reposez-vous, et quand je reviendrai, Odile nous racontera l’affaire qu’elle a résolue un jour de tempête dans une petite auberge coupée du monde.
Pervenche ouvrit la porte pour inspecter le couloir avant de s’y glisser silencieusement. Elle gagna la voiture-restaurant sans se faire remarquer. Le personnel de cuisine était occupé à servir les quelques passagers matinaux qui s’étaient agglutinés autour d’une table. La fatigue avait fait tomber les masques hautains, et ils bavardaient avec animation, commentant les articles du journal qu’ils se partageaient.
— Madame Bartabot, quelle heureuse surprise ! s’exclama Jules Navet. (Puis il baissa la voix :) Vous ne trouvez pas cela suspect, cette histoire de problème mécanique ?
Pervenche haussa les épaules.
— Non, pas particulièrement. C’est un vieux train qui a été restauré. Il tombe sans arrêt en panne. Ça fait partie du charme, non ?
Elle salua l’homme de la tête puis partit sans attendre sa réponse. Quelques minutes plus tard, elle était de retour en cabine et déposait son butin sur la table. Un thermos d’eau chaude, une boîte de thé et un paquet de biscuits secs.
Célestine s’empressa de faire le service puis alla se coller contre sa sœur.
— Allez, vas-y, raconte, Odile, la pressa-t-elle les yeux brillants d’excitation.
Odile sourit.
— Mais tu la connais, cette histoire, Célestine. Je te l’ai racontée cent fois.
— Oui, mais à Nadine, non.
— D’accord. Alors, voyons. Cette affaire remonte à environ deux ans. Mon, heu, mon ami et moi avions décidé d’aller passer quelques jours à la campagne dans une auberge qu’un collègue m’avait recommandée.
— Son « ami », expliqua Célestine, c’était aussi son partenaire de police, alors ils étaient obligés de se cacher parce qu’ils n’avaient pas le droit de sortir ensemble.
— Merci, Célestine, dit Odile en rougissant.
— De rien, Odile. Continue.
Célestine croqua dans un biscuit et balaya les miettes de son haut de pyjama.
— C’était en mars, commença Odile. Nous sommes arrivés à l’Auberge des Murmures un vendredi soir. Le couple d’aubergistes, Rose et René Bernarier, nous a accueillis chaleureusement. Ils avaient la cinquantaine, et le grand air et les produits du terroir semblaient leur réussir. Quelques années plus tôt, ils avaient hérité de la maison, une ancienne demeure familiale, et ils avaient quitté leurs emplois respectifs pour la rénover. Leur rêve était d’en faire une auberge conviviale, isolée au cœur de la campagne, un havre de paix pour les gens de la ville.
— Combien de chambres est-ce qu’il y avait ? demanda Pervenche, irritée par les détails inutiles sur lesquels Odile s’appesantissait.
— Je ne sais plus exactement. Cinq ou six, peut-être ? Bref, le premier soir, nous avons dîné avec un couple de retraités, et un homme venu seul. L’homme n’a pas prononcé une parole de la soirée. Et nous non plus. Les deux retraités ont monopolisé la conversation, lui avec ses trente années passées derrière un comptoir de pharmacie et elle comme représentante commerciale pour un laboratoire.
— Donc il n’y avait que trois clients en plus de vous ? demanda Pervenche.
Jusque-là, oui, confirma Odile. Le lendemain matin, on a fait une balade dans la campagne et on est allés voir les chevaux à l’entraînement dans un haras situé à proximité de l’auberge. Quand on est rentrés à l’auberge vers midi, la neige s’était mise à tomber. La météo annonçait un blizzard. On s’apprêtait à regagner notre chambre quand une femme est arrivée dans un cliquetis de gros bijoux, chargée de sacs et vêtue d’une grande cape noire.
— Et alors, ce meurtre, il arrive ? demanda Pervenche sèchement.
— J’y viens, Pervenche. Un peu de patience. Je pose les jalons de l’enquête.
Pervenche pinça les lèvres et se renfonça sur sa banquette.
— Cette femme s’appelait Célia Lavigne. Elle travaillait pour une organisation chargée d’assurer le bon traitement et la protection des chevaux de courses. Elle venait une fois par an, souvent vers la fin de l’hiver. Nous l’avons saluée puis, de retour dans notre chambre, j’ai allumé la cheminée puis j’ai lu un livre pendant que Sébastien écoutait un match de foot à la radio. Il neigeait toujours quand on est descendus dîner avec les invités vers dix-neuf heures et on a passé la soirée dans le salon à discuter et à jouer aux dames. Une soirée très relaxante, je dois dire, exactement ce qu’on recherchait. On est montés se coucher un peu après vingt-trois heures trente, et vers six heures du matin, un hurlement nous a réveillés.
— Eh bien il est temps, grommela Pervenche.
— On a été tellement surpris qu’on a dégringolé les escaliers, pieds nus et en pyjamas, continua Odile.
— Et il y avait un cadavre dans le salon, finit Célestine.
— Oui, en effet, dit sa sœur qui avait, à contrecœur, abandonné l’idée de protéger sa sœur des détails de sa profession. Une femme vêtue d’un pyjama en soie rouge et d’un peignoir assorti était allongée sur le tapis, sa tête baignait dans une flaque de sang.
Célestine frissonna et remonta sa couverture sur ses épaules.
— Un meurtre ? demanda Nadine.
— Oui, un meurtre, confirma Odile. La position du corps et sa situation dans le salon nous ont permis de déduire qu’on l’avait poussée violemment par-dessus la rambarde de la mezzanine qui menait aux chambres. Ses avant-bras présentaient des ecchymoses suggérant qu’elle s’était débattue.
— Et personne ne l’a entendue tomber ? Elle n’a pas crié ? s’enquit Nadine.
— Personne n’a rien entendu, Fichaux et moi-même inclus. Les chambres étaient situées dans une aile de l’auberge et il fallait longer un long couloir, traverser la mezzanine puis descendre les escaliers pour accéder au salon où elle gisait.
— Et la victime, je suppose que c’était Célia ? avança Nadine.
— Non, ce n’était pas Célia.
— C’était qui, alors ? La femme de l’aubergiste ?
— Non plus.
— Mais qui, alors ?
— Une parfaite inconnue, annonça Odile d’une voix théâtrale qui fit rire Célestine, mais pas leur grand-mère.
— Comment ça, une parfaite inconnue ? s’exclama Nadine.
— Les patrons de l’auberge et les clients ont juré ne l’avoir jamais vue, dit Odile.
— Elle serait arrivée pendant la nuit ? suggéra la cheffe de train après un moment de silence.
— Pas par cette tempête. Impossible. Et certainement pas dans cette tenue, dit Pervenche.
— Alors elle était déjà là et elle se cachait ? suggéra Nadine.
— C’est ce que je me suis dit. Mais la suite des événements a été encore plus étrange. Non seulement personne ne connaissait cette femme, mais le client de la chambre adjacente à la nôtre avait disparu.
— Comment ça, disparu ? demanda Nadine.
— Volatilisé. Il était allé se coucher un peu avant nous la veille, et au matin, il n’était pas descendu déjeuner. Vous imaginez bien qu’on s’en est aperçus tout de suite, et on l’a immédiatement soupçonné. Nous sommes montés dans sa chambre…
— Mais elle était vide, intervint Célestine.
— Oui, confirma Odile, et les effets de Grégoire Topain étaient encore là, ainsi qu’une valise avec des vêtements de femmes.
— Donc la victime était bien arrivée avec monsieur Topain.
— De toute évidence, oui, mais, il avait souhaité cacher sa présence.
— Sûrement un couple illégitime, grommela Pervenche.
Odile leva un sourcil à l’attention de sa grand-mère dont la mauvaise foi était presque comique tant elle était aberrante. Pervenche entretenait elle-même une liaison avec un homme marié depuis plus de vingt ans.
— On s’est dit qu’il devait l’avoir fait entrer par une fenêtre, continua Odile. Fichaux a alors émis l’hypothèse que le couple était en fuite. Il se serait fait rattraper, la femme aurait été assassinée et Topain aurait réussi à s’enfuir.
— Mais dans sa fuite précipitée, il aurait pris le temps de verrouiller la porte de l’auberge derrière lui ? demanda Pervenche.
Un silence s’installa. Le bruit étouffé des voix dans le couloir ramena la cheffe de wagon à la réalité et elle fit mine de se lever. Pervenche posa une main ferme sur son bras.
— Alors qu’est-ce que vous avez fait, Odile ? demanda Nadine après quelques secondes indécises.
— Eh bien, j’ai commencé par inspecter la scène du crime et le corps de la victime. Puis, j’ai suggéré que l’on se rassemble dans la salle à manger. J’ai demandé à l’aubergiste de préparer du café bien fort. Puis j’ai essayé d’appeler la police, mais la ligne ne fonctionnait pas.
Célestine leva le nez du calepin où elle prenait des notes.
— Quelqu’un l’avait coupée ?
— Non. C’est la tempête de neige qui avait fait tomber une tour téléphonique. Et à peine une heure plus tard, on perdait l’électricité.
— Coincée dans une maison sans téléphone et sans électricité avec un cadavre, murmura Nadine.
— Et probablement un meurtrier, ajouta Pervenche, les yeux brillants d’excitation.
Nadine lui jeta un regard interloqué. Ces trois femmes éprises de meurtres étaient vraiment singulières, songea-t-elle. Odile continua son récit.
— Fichaux et moi avons alors révélé que nous étions agents de police.
— Et comment est-ce que les clients ont réagi ? demanda Nadine.
— La femme de l’aubergiste s’est mise à trembler et à se tordre les mains. L’aubergiste nous a accusés d’avoir menti sur notre fiche d’information – il n’avait pas tort. Quant au couple de retraités, ils ont échangé un regard qui en disait long.
— Oh, je sais, je sais, exulta Nadine. C’est une de ces affaires où tout le monde est coupable, c’est ça ?
Célestine hocha la tête en signe de dénégation.
— Et Célia ? reprit Nadine une fois remise de sa déception.
— Célia a d’abord gardé le silence, mais elle n’avait pas l’air à l’aise non plus. Elle n’arrêtait pas de tripoter ses colliers et ses grandes boucles d’oreille. Après la fouille de l’auberge, j’ai expliqué qu’on interrogerait les suspects un à la fois, puis j’ai demandé à tout le monde de remonter dans leurs chambres.
— Et au cours de ces interrogatoires, vous avez découvert qui avait commis le crime ? demanda Nadine
— Oui.
— Et c’était qui ?
Célestine lança un regard désapprobateur à la cheffe de wagon.
— Ce n’est pas comme ça que ça se passe, la réprimanda-t-elle. On pose des questions et on doit trouver qui a fait le coup nous-mêmes.
— Ah bon, pardon, dit la jeune femme. Bon alors, heu, qu’est-ce que vous avez découvert en inspectant la scène ?
— Pas grand-chose. Il s’agissait d’une très belle femme d’une trentaine d’années. Elle prenait clairement grand soin de sa personne. Elle était vêtue d’un luxueux pyjama de soie, elle ne portait pas de bijou à l’exception d’une fine chaîne en or. Ses lunettes gisaient en mille morceaux à ses côtés.
— Et la fouille des chambres, qu’est-ce que cela a donné ? demanda Pervenche.
— Rien du tout. Il faut dire qu’il faisait sombre. Les aubergistes avaient allumé les cheminées et disposé des lampes à huile dans les chambres et les pièces principales, mais le ciel était couvert. On a fait ce qu’on a pu, mais les fouilles à la lampe de poche, ce n’est pas vraiment efficace.
— Plongée dans ses souvenirs, Odile garda le silence. En dépit du caractère macabre de la situation, elle avait pris un certain plaisir à élucider cette affaire avec Fichaux. La cheminée avait pris le relais de la chaudière, la flamme des lampes projetait des ombres dansantes sur les murs couverts de tapisserie ancienne et une chaleureuse odeur de café frais baignait les pièces principales. En dehors du tic-tac de l’horloge de l’entrée et des murmures du couple d’aubergistes, l’auberge était silencieuse.
— Tu as estimé l’heure de la mort ? demanda sa grand-mère.
— Au vu de la rigidité du cadavre, le niveau de coagulation du sang ainsi que ses lentilles de contact qui avaient séché sur les pupilles de la victime, nous avons déterminé qu’elle était morte depuis plusieurs heures.
Pervenche hocha la tête, impassible.
— Qui est-ce que tu as interrogé en premier ? demanda Célestine.
— On a commencé par Célia. Elle est descendue en grande pompe. Elle portait tellement de bijoux qu’on l’entendait arriver à deux kilomètres, se souvint Odile avec un sourire.
— Qu’est-ce que vous avez découvert ? demanda Nadine, se prenant au jeu.
— Pas grand-chose. Célia était allée se coucher en fin de soirée et avait pris un somnifère puissant. Elle ne s’était pas réveillée de la nuit. C’est le cri déchirant que la femme de l’aubergiste a poussé en découvrant le cadavre qui l’a sortie du sommeil. Elle voulait jouer les détectives. Selon elle, sa profession se portait bien à l’investigation. Après tout, elle avait dédié sa vie à découvrir des chevaux en situation de maltraitance. Selon elle, c’est monsieur Topain qui avait fait le coup avant de s’enfuir dans la nuit. Elle avait tout un tas d’idées saugrenues, voire surnaturelles, pour expliquer la présence de la victime dans le salon. On l’a renvoyée dans sa chambre quand elle a proposé de trouver l’identité du coupable dans du marc de café.
Nadine sourit. Au cours de sa carrière, elle avait, elle aussi, rencontré son lot de voyageurs excentriques.
— Et ensuite, vous avez interrogé le couple de retraités ? demanda Nadine.
— Oui. André et Georgette, si je me souviens bien. Ils venaient à l’auberge pour prendre l’air deux ou trois fois par an. Eux aussi étaient allés se coucher en fin de soirée, et n’avaient rien vu ni rien entendu.
— Et les aubergistes, vous avez découvert quelque chose de suspect quand vous les avez interrogés ?
— Pas vraiment. Ils ont expliqué que le couple de retraités était des habitués, mais c’était la première visite de Célia Lavigne. Quant à monsieur Topain, il avait gagné son séjour grâce à un jeu-concours.
— Donc il voyageait secrètement avec la victime, ils se sont disputés et il l’a assassinée avant de s’enfuir ? suggéra Nadine.
— La porte d’entrée était verrouillée de l’intérieur, la gronda Pervenche.
Nadine réfléchit en silence et Célestine lui proposa de consulter ses notes et cette dernière accepta avec reconnaissance.
— Je sais ! dit-elle enfin. Monsieur Topain et le couple de retraités étaient complices. Pour une raison quelconque, ils ont assassiné cette jeune femme. Monsieur Topain est parti et le couple a verrouillé la porte derrière lui.
Pervenche leva un sourcil.
— Une raison quelconque ? dit-elle en détachant ses mots.
— Oui, bon, je n’ai pas tous les détails, mais…
— Mais votre théorie n’explique pas comment la femme est arrivée à l’auberge ni pourquoi il la cachait dans sa chambre, contra Pervenche.
Nadine réfléchit encore quelques instants. Elle jeta un coup d’œil pensif à la masse de nuages bleu-gris qui s’amassait à l’horizon.
— Je ne sais pas, dit-elle enfin. Je donne ma langue au chat.
Odile se tourna vers sa grand-mère.
— Pervenche ?
— Décris-moi les lunettes que tu as trouvées près du corps. Est-ce qu’il s’agissait de lunettes d’homme ou de femme ?
— Des lunettes de femme, une monture papillon.
— Donc c’est Célia la coupable, assena Pervenche.
— Correct, confirma Odile.
— Mais comment vous le savez ? demanda Nadine.
— Élémentaire, ma chère. La victime portait des lentilles de contact. Les lunettes n’étaient donc pas à elle, mais à son agresseur. La victime les lui avait probablement arrachées du visage en tombant. Et le coupable n’a pas voulu prendre le risque d’aller les chercher de peur que la chute n’ait réveillé quelqu’un.
— Et il ne restait donc qu’à identifier la propriétaire de ces lunettes. Au vu du style de la monture, j’ai deviné qu’il s’agissait des lunettes de Célia, finit Odile.
— Elle a confessé ?
— Oui, elle a un peu résisté, mais elle a fini par craquer.
— Et qui était donc cette femme que vous avez trouvée dans le salon, alors ? demanda Nadine.
Pervenche et Odile se tournèrent vers Célestine.
— Monsieur Topain, dit celle-ci d’un air triomphant.
— Monsieur Topain, mais je ne comprends pas, balbutia Nadine.
— Monsieur Topain était en fait une femme qui cherchait à échapper à la police, expliqua Célestine.
— Elle est mal tombée, dit Nadine en rigolant.
— Oui, ce n’est vraiment pas de chance de se trouver coincé avec deux agents de police en pleine tempête de neige.
— Et pourquoi est-ce qu’elle a tué la victime ?
— La victime en question était une arnaqueuse d’envergure que les autorités locales recherchaient depuis longtemps. Elle utilisait ses charmes et sa beauté pour voler de l’argent à des hommes riches avant de disparaître avec les présents qu’elle avait reçus. Vêtements, bijoux, sacs, etc. Mais le frère de Célia est vraiment tombé amoureux d’elle et a tenté de mettre fin à ses jours quand il a découvert le pot aux roses. Célia s’est mise en tête de la retrouver. Elle a découvert qu’elle se cachait de la police en se faisant passer pour un homme et l’a suivie dans cette auberge.
— Donc Célia a voulu venger son frère ?
— Elle a nié les faits et affirmé vouloir juste la confronter, mais les faits sont les faits, dit Odile.
Nadine frissonna de terreur.
— J’aime beaucoup mon petit frère, mais pas au point de commettre un meurtre, dit-elle enfin.
Odile posa son regard sur Célestine qui refermait son bloc-notes et rangeait son kit d’enquêtrice dans sa sacoche. Elle se demanda jusqu’où elle serait capable d’aller si quelqu’un essayait de lui nuire puis décida de ne pas trop s’appesantir sur cette idée. Trois coups frappés à la porte la sortirent de ses pensées. Pervenche ouvrit la porte au chef de train.
— Est-ce que Nadine est là ? La police et la dépanneuse viennent d’arriver.
— Oui, oui, je suis là, dit Nadine en rougissant.
— Qu’est-ce que vous faites dans ce wagon, à boire du thé avec les passagers ?
— Ma grand-mère a fait un malaise, expliqua Odile tandis que Pervenche se pâmait ostensiblement sur la banquette.
Il passa la tête dans la cabine.
— Ça va aller, madame Bartabot ?
— Non, mais c’est une blague, s’exclama une voix familière.
Odile sentit les cheveux de sa nuque se hérisser.
— Bonjour, Sébastien, dit-elle avec un sourire forcé.
— C’est « inspecteur Fichaux » pour toi, Bartabot. Qu’est-ce que tu fous là ? T’es toujours dans mes pattes, c’est pas possible !
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