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Petits Meurtres et Train Couchettes: Crime au Sommet (1/5)

Posted on March 9, 2025October 24, 2025 by ferncristo

Cette série de cinq nouvelles s’ouvre alors que Pervenche, Odile et Célestine montent à bord du Pic Express, en route pour une semaine à la montagne. Dans ce premier épisode, Pervenche revient sur sa toute première visite à la station du Pic d’Argent et sur l’affaire criminelle qu’elle a résolue avec une telle rapidité et finesse qu’elle s’est vu offrir une invitation à vie dans l’établissement.

Vous pouvez aussi écouter cette nouvelle sur ma chaine YouTube.
Odile Bartabot est la protagoniste de la série Bartabot Investigations, disponible sur Amazon.fr.

Crime au Sommet
L’horloge de l’église adjacente à la gare de Soleilcity sonna six fois. Les vibrations du dernier son de cloche se réverbérèrent longtemps dans la nuit qui enveloppait déjà la ville. Le chef de gare consulta sa montre. Encore sept minutes avant l’arrivée du Pic Express. Il reprit ses cent pas le long du quai. Son uniforme en laine épaisse lui tenait chaud, mais le froid humide du ciment s’infiltrait par la semelle de ses chaussures et il ne sentait plus ses orteils. Il avait hâte de faire embarquer les passagers dans le dernier train de la journée et d’aller retrouver la chaleur de sa cheminée, le moelleux de son fauteuil et le réconfort d’une bonne soupe de poireaux. La lumière jaune des lampadaires révélait une multitude de flocons de neige qui s’accumulaient peu à peu sur les bancs comme une couche de sucre glace sur un gâteau. Quelques instants plus tôt, les passagers avaient quitté le confort du petit café et s’étaient agglutinés les uns contre les autres sur le quai, formant une masse informe qui grandissait au fur et à mesure qu’elle absorbait de nouveaux venus.
Au loin, le sifflement d’un train annonça l’arrivée imminente du Pic Express. Les silhouettes se penchèrent à l’unisson pour guetter son apparition. Le ronronnement du moteur, d’abord imperceptible, s’intensifia jusqu’à en devenir assourdissant. Puis les phares de la machine percèrent la brume et la locomotive émergea brutalement de l’obscurité.
Les passagers s’agrippèrent à leur chapeau que le vent menaçait d’emporter. Le défilé des wagons ralentit peu à peu, puis la locomotive s’immobilisa dans un grand soupir.
Une fois les portes ouvertes, les voyageurs s’empilèrent à la hâte dans le train. Le chef de gare s’assura que tout se déroulait dans l’ordre puis tourna son attention vers les quatre voitures de première classe qui avalaient un à un les passagers tirés à quatre épingles. Sa mère lui disait souvent que l’argent ne faisait pas le bonheur et les visages renfrognés de cette cohorte de privilégiés corroboraient cette opinion. Traits pincés et expressions condescendantes, ces gens ne manquaient de rien, sauf de bonne humeur, songea-t-il avec un haussement d’épaules. Comme pour lui donner tort, un éclat de rire s’échappa d’un groupe à la traîne. Une jeune fille emmitouflée dans un épais manteau était en proie à un fou rire où Jules décela la joie, l’excitation, mais aussi la nervosité. Il n’aurait pas su lui donner d’âge. Ses yeux légèrement bridés, son nez quelque peu aplati et sa petite taille lui révélèrent sa trisomie. Elle était accompagnée d’une grande dame mince d’une soixantaine d’années et d’une femme qui devait avoir la trentaine. Le chef de gare pressa le pas pour les rejoindre.
— Vous allez louper votre train, mesdemoiselles Bartabot, si vous ne vous dépêchez pas un peu, dit-il avec un sourire avenant.
— C’est la faute de ma sœur, dit la jeune femme. Célestine a tenu à finir son chocolat chaud, le mien et celui de notre grand-mère.
— Vous aimez le chocolat, mademoiselle ? dit-il en s’adressant à la jeune fille emmitouflée.
— Oui, admit-elle en rougissant.
— Dans ce cas, toutes mes excuses. Je suis moi aussi un grand amateur de chocolat, dit-il d’un ton jovial.
Il aida Célestine à se hisser sur la plateforme, déposa leurs bagages à l’entrée du wagon puis referma la porte. Il plissa les yeux pour discerner le petit groupe par la fenêtre embuée. Je suis moi aussi un grand amateur de chocolat, murmura-t-il. Quelle andouille, il n’aurait pas pu trouver quelque chose de plus intelligent à dire à la fameuse Pervenche Bartabot ? 


— Je peux voir votre billet ? demanda poliment une femme en uniforme. Ses cheveux bruns étaient rassemblés en un chignon serré à la base de sa nuque, suffisamment bas pour ne pas entraver la casquette réglementaire des employés de la compagnie. Elle posa un bref regard sur les vêtements et les bagages modestes du petit groupe.
— Mais bien sûr, répondit Pervenche en sortant sa réservation de son sac.
— Alors, vous êtes dans le wagon 2. Ça va vous plaire, enfin j’espère. C’est celui que je préfère. D’un geste ferme, la cheffe de wagon souleva leurs deux valises, révélant une force étonnante derrière sa silhouette fine, puis les conduisit jusqu’à leurs quartiers.
— Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, surtout, n’hésitez pas. Je m’appelle Nadine.
Quelques instants plus tard, Odile Bartabot refermait la porte coulissante derrière elle et entreprit de libérer Célestine des multiples couches de vêtements sous lesquels leur mère l’avait cachée. Une fois les manteaux et les bagages rangés, Odile tourna son attention vers la cabine.
— Waouh ! Pervenche ! Tu as gagné au loto ? dit-elle après quelques secondes.
Mais plongée dans la gazette de Soleilcity, sa grand-mère leva le doigt pour la faire taire. Vexée, Odile s’assit sur la banquette et ouvrit le rideau pour observer le quai de gare désert. Le reflet imprécis de son visage dans la vitre effaçait la cicatrice qui marquait son profil droit. Elle eut l’impression d’avoir voyagé dans le temps, avant l’accident qui lui avait fait quitter la police. Elle sentit le regard de sa grand-mère posé sur sa nuque et se retourna. Pervenche replia le journal d’un air pensif et le rangea dans son sac.
— Non, je n’ai pas gagné au loto. Enfin, pas littéralement. Disons que le président du groupe Pic Voyages me devait une faveur que je n’ai jamais encaissée.
Odile esquissa une petite moue.
— Une faveur ? Quel genre de faveur ?
— Une semaine dans sa station de ski une fois par an, tous frais payés. Comme je n’ai que très peu profité de cet arrangement par le passé, Romuald Claret m’a offert d’inviter deux personnes de mon choix cette année.
Odile caressa du regard les spots encastrés qui baignaient la suite d’une lumière ambrée. Deux banquettes en velours vert se faisaient face, séparées par une table en bois blond. Le sol était couvert d’une épaisse moquette ocre. Les couchettes superposées se trouvaient au fond de la cabine.
— Et qu’est-ce que tu as fait pour mériter ce traitement de luxe ? demanda Odile.
— J’ai sauvé Romuald d’une faillite certaine, répondit Pervenche d’un ton distrait.
— Et… commença Odile.
La porte s’ouvrit brutalement sur un petit homme rond au teint rubicond et aux cheveux blonds, coiffés de sorte à dissimuler une calvitie avancée.
— Ah, mon Dieu, dit-il, indigné. Vous êtes dans ma suite !
Pervenche leva un sourcil, mais ne bougea pas de sa banquette. Odile s’empara de la réservation qu’il lui tendait.
— Je crois que vous vous trompez, monsieur, dit-elle enfin. Vous êtes ici dans le wagon 2, et vous avez réservé le wagon 3.
— Vous êtes sûre, madame ?
Odile l’accompagna dans le couloir et indiqua du doigt le chiffre doré qui marquait la suite adjacente.
— Oh, je vois. J’avais pourtant demandé la cabine 3, dit-il à regret. Je m’excuse de vous avoir dérangées.
Odile referma la porte avec un sourire poli.
— Où en étions-nous ? demanda-t-elle.
— La faveur de Romuald, expliqua Célestine. On se met tout de suite en pyjama ? suggéra-t-elle. On sera plus à l’aise, non ?
Célestine adorait les pyjamas. Elle en avait tout une collection, de préférence des pyjamas moelleux et qui tenaient chaud, même si le wagon était bien chauffé, à en juger par la condensation qui couvrait les vitres.
— Oui, vas-y, Célestine ! Mets-toi à l’aise. On peut manger ici, non ? demanda Odile qui n’avait pas particulièrement envie de se frotter à la haute bourgeoisie soleilcitoise.
— Oui, bien sûr, répondit sa grand-mère. On sera aussi bien.
Célestine disparut derrière la tenture qui séparait les couchettes de la cabine principale. Quelques instants plus tard, elle était de retour, vêtue d’un ensemble en pilou bleu marine, orné d’un croissant de lune jaune.
Odile se tourna vers sa grand-mère.
— Alors, ce Romuald, comment est-ce que tu lui as sauvé la mise ? Tu nous racontes ?
Odile se cala dans la banquette et étala une couverture sur ses jambes et celle de sa sœur. Pervenche, quant à elle, ferma les rideaux puis enveloppa ses épaules d’un châle en laine fine et prit place sur le sofa opposé.
— Ça remonte, cette histoire.
— Ça remonte au début de ta carrière ? demanda Odile.
— Non, c’était après le départ de Gaspard. On venait de s’installer dans les locaux de la Main dans le Sac. J’avais résolu une belle affaire et on avait décidé d’aller passer un week-end à la montagne avec Jean-Gabriel.
— Et vous êtes allés à la station du Pic d’Argent ?
— Voilà. C’est Jean-Gabriel qui a insisté pour qu’on s’y rende.
— Sans sa femme, je suppose ?
Pervenche baissa la tête pour toiser sa petite-fille par-dessus ses lunettes.
— Sans sa femme, effectivement, confirma-t-elle lentement. Il connaissait l’investisseur qui venait d’ouvrir le Pic d’Argent. L’hôtel était alors tout neuf, et pour être honnête, le personnel n’avait pas encore pris ses marques. Il n’y avait pas de savon dans les salles de bain, notre lit n’avait qu’un oreiller, la réception n’a jamais répondu à nos appels parce qu’il y avait un problème avec la ligne téléphonique. Maintenant que j’y pense, j’aurais dû trouver cela suspect, mais nous étions, comme le reste des résidents, des invités d’honneur, donc quand on ne paie pas, on ne se plaint pas non plus.
— Donc, c’était plutôt un test ? Pour roder la machine ?
— Voilà, acquiesça Pervenche. J’ai d’ailleurs hâte de voir où ils en sont. Romuald a ouvert deux autres établissements depuis, donc je suppose que cela a bien marché, son affaire. Quoi qu’il en soit, nous étions à l’hôtel depuis deux jours quand un cri m’a alertée. J’étais remontée dans ma chambre en fin d’après-midi pour aller chercher un gilet. Il faisait un froid de canard dans le restaurant et il neigeait sans interruption depuis notre arrivée. Je me suis précipitée dans le couloir. Là, planté sur le seuil d’une suite située à l’autre bout du couloir, se tenait un des hommes de l’équipe de maintenance, les mains dégoulinantes de sang. Il fixait l’intérieur de la chambre, livide.
— Eh bien justement, interrompit Odile, il fait un peu frais ici aussi, non ? J’aimerais bien une tasse de thé, dit-elle en levant les sourcils à l’attention de sa grand-mère.
— Oh oui, je vois. Célestine, tu pourrais demander à notre cheffe de wagon de nous apporter un en-cas ?
— Tu ne veux pas que j’entende la suite de l’histoire, maugréa Célestine. Je ne suis pas bête.
— Et demande-lui un assortiment de petits gâteaux, ajouta Pervenche.
— Bon, d’accord, s’inclina Célestine, sa gourmandise légendaire prenant le dessus sur sa curiosité.
— Et je suppose qu’il y avait un cadavre dans la chambre ? avança Odile, une fois sa sœur partie.
— Oui. Un bien triste spectacle. Une femme gisait au sol, le profil complètement emporté par un coup violent, visiblement asséné par l’extincteur posé à côté d’elle.
— C’est le réparateur qui l’avait tuée ?
Pervenche secoua la tête en signe de dénégation.
— Jean-Gabriel était convaincu qu’il avait fait le coup, mais ce n’était pas le cas. La découverte de la victime avait tellement choqué ce pauvre homme qu’il en avait brisé l’ampoule qu’il tenait dans les mains. Quand je lui ai demandé ce qu’il faisait là, il a bredouillé que madame Claret l’avait appelé pour réparer une lampe qui ne fonctionnait pas. Selon lui, la porte était entrouverte et c’est comme ça qu’il avait découvert le cadavre.
— Donc Valérie est morte d’un coup d’extincteur qui a probablement causé une fracture fatale. Ça ressemble à un crime non prémédité. Le meurtrier a utilisé ce qu’il avait sous la main.
Pervenche fronça les sourcils.
— Ou du moins, c’est ce qu’il a voulu faire croire, se corrigea Odile.
Sa grand-mère hocha la tête puis reprit son récit.
— J’ai dit à Ernest, l’homme en question, de ne rien toucher, et surtout pas la victime, et d’appeler la police. Mais je me suis alors souvenue que le téléphone ne fonctionnait pas.
— Quelle situation classique, commenta Odile avec envie.
Pervenche acquiesça avant de continuer :
— En dépit du visage abîmé de la victime, j’ai tout de suite reconnu Valérie, la femme de Romuald Claret, notre hôte. J’ai demandé à Jean-Gabriel d’aller chercher Romuald. Il s’est effondré en découvrant le corps de sa femme, le pauvre. Elle ne l’aimait pas, mais lui l’aimait pour deux. J’ai ensuite demandé à Jean-Gabriel d’accompagner Romuald dans notre chambre et j’en ai profité pour examiner rapidement la pièce. Une chambre d’hôtel de luxe classique. La porte d’entrée menait sur un salon privé, une porte s’ouvrait sur une chambre décorée d’épaisses tentures, et meublée d’un lit de deux personnes flanqué de deux tables de nuit. Il y avait une salle de bain attachée à la chambre. Et bien sûr, il y avait des miroirs partout. Les riches aiment s’admirer.
La porte s’ouvrit et Célestine réapparut. Elle se frottait les mains d’excitation.
— Nadine, elle va nous apporter un plateau avec des petits gâteaux, du thé et du chocolat. Elle m’a dit que le train allait partir un peu en retard. On attend un passager.
— Je vois que toi aussi, tu enquêtes, la taquina Pervenche.
Célestine rougit de plaisir. Elle aimait son travail au rayon fruits et légumes d’une épicerie fine de la ville, mais aurait préféré être détective privée, comme sa sœur et sa grand-mère. Elle reprit sa place sous la couverture et tendit l’oreille.
— Je suis donc allée interroger le personnel et j’ai rapidement découvert que Romuald et Valérie étaient au beau milieu d’un divorce très contentieux. Sa femme voulait le quitter, mais ils avaient un contrat de mariage. Valérie n’avait droit à rien du tout. Et Romuald était toujours très amoureux de sa femme.
— Donc Romuald l’aurait tuée parce qu’elle voulait partir ? interrompit Odile, sceptique
— Selon la femme de chambre, expliqua Pervenche, Romuald aurait à plusieurs reprises menacé de tuer Valérie si elle partait.
— Donc tout porte à croire que Romuald était coupable. Il aurait perdu le contrôle de ses émotions ?
— Oui, c’est ce que je me suis dit, un moment de folie. Sa femme était capable de le mettre hors de lui. Ce n’est bien sûr pas une excuse. Les hommes nous mettent régulièrement en colère et nous ne les assassinons pas pour autant. Mais le personnel m’a confié que leurs disputes étaient si violentes que la police avait dû intervenir plusieurs fois.
— Il n’y a pas de fumée sans feu, je suppose, dit Odile qui ne semblait pas convaincue. Après tout, vingt ans plus tard, Romuald dirigeait toujours l’hôtel et en avait même ajouté deux autres.
— Est-ce qu’il manquait quelque chose dans sa chambre ? demanda-t-elle.
— Que oui ! Le coffre-fort était ouvert et avait été vidé de son contenu.
— De l’argent ?
— Des bijoux, la corrigea sa grand-mère. Romuald avait prévu un dîner en grande pompe pour inaugurer la station de ski, et il avait offert une parure en diamants à sa femme.
— Intéressant, dit simplement Odile, intriguée.
— La parure se composait d’un collier, d’une paire de boucles d’oreilles et d’un bracelet. Le collier et le bracelet avaient disparu, mais j’ai retrouvé les pendants d’oreilles dans la table de nuit de Romuald, dans sa suite au dernier étage de l’hôtel.
— Il t’a laissé fouiller sa suite ?
— Je ne lui ai pas demandé la permission.
— Donc, Romuald et sa femme faisaient chambre à part ?
— Oh oui, dit Pervenche avec un petit rire. L’animosité était palpable quand ils étaient dans la même pièce.
— Qu’a dit Romuald quand tu l’as confronté ?
— Il a bien sûr juré son innocence. Il n’avait aucune idée de la façon dont les boucles d’oreilles s’étaient retrouvées dans sa chambre. Bref, tu connais la chanson. Et puis, la police est arrivée sur ces entrefaites et Romuald se voyait déjà ruiné et en prison pour le restant de ses jours. L’inspecteur chargé de l’affaire a fait une enquête sérieuse, mais tout portait à croire que Romuald était coupable, et son avocat lui conseillait de plaider le crime passionnel.
— C’est à ce moment-là que j’ai fait remarquer à l’inspecteur que les lampes de la suite de Valérie fonctionnaient toutes parfaitement.
Odile fronça les sourcils.
Pourquoi Valérie a -t-elle appelé la maintenance, alors ?
Exactement.
Et ce que j’ai trouvé encore plus étrange, c’est qu’Ernest avait la charge de la télécommunication, pas de réparations.
Donc il aurait pu couper les lignes téléphoniques, dit soudain Célestine avec cette perspicacité qu’elle manifestait parfois.
Mais ce n’est pas tout, continua Pervenche. En examinant le corps, j’ai remarqué que Valérie Claret semblait s’être habillée dans l’urgence. Son chemisier en particulier était mal boutonné. Ce n’était pas son genre, Valérie était toujours vêtue de façon impeccable.
Odile se mordit la lèvre inférieure, mais ne dit rien. Cette affaire aux abords simples s’avérait de plus en plus complexe.
Un léger frappement interrompit le récit de Pervenche.
— Entrez, dit Odile.
La cheffe de wagon pénétra dans la suite, chargée d’un lourd plateau couvert de friandises et de boissons chaudes.
— Nous avons du retard ? s’enquit Pervenche.
— Oui, répondit Nadine en versant l’eau bouillante sur les sachets de thé. Nous attendons une passagère d’importance.
— Suffisamment importante pour retarder tout un train ?
— Apparemment, oui, dit la femme en haussant les épaules, habituée aux caprices des passagers du Pic Express.
Elle servit le chocolat de Célestine, déposa une cuillère de crème fouettée sur la tasse puis s’effaça discrètement.
— Continue, Pervenche, dit Célestine en empilant des biscuits sur son assiette.
— J’ai d’abord interrogé Romuald. Quand je lui ai demandé quand il avait vu les boucles d’oreille pour la dernière fois, il a répondu la veille au dîner. Ils avaient reçu un groupe d’investisseurs et Valérie portait la parure complète. Valérie était férue de bijoux et l’aurait portée du matin au soir.
Pervenche fit une pause pour avaler une gorgée de thé et croquer dans une madeleine.
— Le problème, ajouta Pervenche, c’est que les oreilles de la victime n’étaient pas percées.
Odile ouvrit la bouche puis la referma.
Qu’est-ce que tu as fait, alors ? demanda Célestine.
Eh bien, j’ai réuni tout le monde dans la salle de repos des employés de l’hôtel. Romuald lui-même, Ernest, les employés assignés à l’étage de Valérie. Je voulais faire le point, savoir où chaque personne se trouvait au moment du meurtre. Honnêtement, je pataugeais complètement. Et c’est à ce moment-là que j’ai découvert que l’employée du mois était une certaine Rose Lafrance.
— Moi aussi je suis employée du mois, rayonna alors Célestine.
— Et je parie que ta photo est affichée en salle de pause ? demanda Pervenche.
— Oui, confirma Célestine.
— Eh bien, la photo de Rose Lafrance était aussi accrochée au mur. Rose était responsable de la présentation des espaces communs de l’hôtel : fleurs fraîches, coussins impeccablement disposés, rideaux tirés avec soin… Un rôle qui la tenait éloignée des clients. J’ai demandé à Romuald de la convoquer immédiatement tout en sachant qu’il ne la trouverait pas.
— Et pourquoi ? s’enquit Odile.
— Eh bien, vois-tu, Rose présentait une ressemblance remarquable avec Valérie. Tu vois où je veux en venir ?
Odile se fendit d’un sourire triomphant.
— Et je parie que cette fameuse femme de chambre avait les oreilles percées, elle ?
— Oui, confirma sa grand-mère.
Je ne comprends pas, dit Célestine avec une petite moue.
Valérie a simplement profité de sa ressemblance avec Rose. Elle l’a fait appeler dans sa chambre sous un prétexte quelconque, l’a tuée d’un coup d’extincteur, puis l’a rapidement habillée pour la faire passer pour elle. Elle a pris le collier, mais a déposé les boucles d’oreilles dans la table de nuit de son mari pour l’incriminer.
— Mais pourquoi l’incriminer au lieu de voler les boucles d’oreilles avec le reste de la parure ?
Pervenche haussa les épaules.
— C’est ce que j’ai demandé à Valérie.
— Ils l’ont retrouvée ?
— Non seulement ils l’ont retrouvée, mais ils lui ont aussi sauvé la vie. Elle s’était enfuie quand j’ai convoqué l’assemblée. Sa voiture s’était enlisée dans la neige. Elle n’aurait pas survécu.
— Et qu’est-ce qu’elle a dit ?
— Qu’elle voulait absolument se venger de Romuald. Elle souhaitait le quitter, mais était furieuse qu’il ne lui ait pas cédé la moitié de sa fortune. Alors elle s’est vengée en le faisant accuser de son meurtre. La vente de la parure lui aurait apporté une sacrée somme, mais son esprit de vengeance l’a trahie.
— C’est assez bien planifié, mais la police n’aurait-elle pas découvert le subterfuge au moment de l’autopsie ?
— Non, expliqua Pervenche. Romuald avait identifié le corps de sa femme, donc l’inspecteur n’avait aucune raison de soupçonner quoi que ce soit.
— Et Ernest, dans tout ça ?
— Ernest était juste un pion. Valérie a appelé la maintenance et exigé qu’on vienne réparer cette fameuse lampe. Elle voulait causer une commotion et en profiter pour s’enfuir. Il se trouve que le seul employé disponible à ce moment-là était ce pauvre Ernest. La coupure de téléphone était simplement due à la tempête de neige qui paralysait la station de ski.
Un nouveau coup frappé à la porte interrompit leur conversation. Nadine passa la tête dans l’entrebâillement.
— Le passager manquant est à bord, nous partons dans quelques minutes, leur annonça-t-elle avec un sourire éclatant.
— Excusez-moi, dit la voix impérieuse d’une rombière toute vêtue de noir.
La cheffe de wagon se glissa dans la cabine pour faire de la place à la passagère puis s’effaça.
— Après réflexion, nous irons dîner dans la voiture-restaurant, dit soudain Pervenche.
— Je croyais que tu voulais manger ici ? s’étonna Odile.
— Ce serait dommage de manquer cela, après tout, ça fait partie de l’expérience…
Un strident coup de sifflet couvrit ses mots.
— En voiture ! cria le chef de gare de sa voix de baryton.
Le Pic Express se mit en branle. Célestine alla ouvrir le rideau et essuya de sa manche la buée de la fenêtre. Elle regarda défiler le petit café de la gare, les bâtiments qui bordaient le quai, puis le train accéléra et s’enfonça dans la brume.
— Bon, je vais mettre ma robe noire à paillettes pour aller manger, alors ? annonça-t-elle.
— Oui, pourquoi pas ? répondit Odile. Je suis sûre que tout le monde sera sur son trente-et-un.
Célestine ouvrit sa valise, à la recherche de sa tenue de soirée.
— Mets un petit gilet au cas où, lui conseilla sa grand-mère, en ignorant le regard inquisiteur d’Odile.  

Lire la suite: Spores Suspectes

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Originaire des Hauts-de-France, j'ai troqué le ciel gris du Nord pour les montagnes du Colorado, où je vis avec mon mari et mes trois enfants. Autrice touche-à-tout, j'écris des Feel Good, des romans jeunesses et des cosy mystery. Suivez mes aventures littéraires sur Instagram (@laplumedefern), TikTok (fern.cristo) et YouTube (@FernCristoLivres)

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