Il y a quelque chose de magique dans les trains. Depuis toujours, les voyages ferroviaires m’envoûtent. Là où l’avion me stresse, le train m’apaise. Le cliquetis régulier sur les rails, la vapeur qui s’élève dans un ciel étoilé, les visages inconnus aperçus à travers les fenêtres embuées. Puis, à mesure que la nuit tombe, la chaleur des wagons, petits cocons douillets se faufilant à pleine vitesse au coeur de la montagne. J’aime ce contraste entre la nature hostile et la chaleur des salons cossus. Et cette sensation unique d’être entre deux mondes, suspendue quelque part entre le départ et l’arrivée.
Peut-être est-ce pour cela que tant d’auteurs ont choisi le train comme décor. Cet hiver, j’ai donc décidé de consacrer une série de lectures à cet univers : les romans ferroviaires.
Bienvenue à bord!
Pourquoi le train ?
Parce que le train est le parfait théâtre du mystère. Les voyageurs s’y croisent sans se connaître. Les paysages défilent. Les secrets aussi. Le train est un microcosme social, figé mais temporaire, où le temps d’un voyage, nul ne peut entrer ni sortir. C’est donc le décor idéal pour un huis clos littéraire — un espace confiné où les vérités se révèlent, les masques tombent et les destins se frôlent sans se mêler.
Et puis, avouons-le : quoi de plus agréable que de lire un polar au coin du feu et de se projeter dans un wagon qui file quelque part au coeur de la nuit ? Mon univers d’autrice, entre cosy noir et suspense poétique, ne pouvait pas rêver meilleur décor.
Les cinq romans au programme
Le Train Bleu – Agatha Christie
Pourquoi je n’ai pas choisi Le Crime de l’Orient-Express, sans doute le roman ferroviaire le plus célèbre d’Agatha Christie? Justement — parce qu’il est trop emblématique. Je voulais redécouvrir une autre facette de Christie, moins citée, mais tout aussi raffinée. Le Train Bleu offre une atmosphère différente : celle de la Côte d’Azur des années folles, où le luxe et les faux-semblants remplacent la neige et le huis clos glacial. Ici, le danger ne vient pas seulement du crime, mais du vernis social qui se fissure, des passions et des intérêts qui s’entrechoquent dans les wagons dorés. C’est un voyage plus solaire, mais tout aussi cruel. Un mystère mené d’une main experte par notre cher Hercule Poirot. Je l’ai écouté en version audio, un vrai régal!
Meurtres sur le Christmas Express – Alexandra Benedict
Meurtres sur le Christmas Express met en scène Roz, une ex-inspectrice qui prend un train de nuit vers les Highlands pour rejoindre sa fille sur le point d’accoucher. Coincés par une tempête de neige dans une zone isolée, les passagers se retrouvent pris au piège dans un huis-clos qui tourne au cauchemar lorsque des meurtres surviennent à bord. Forcée de reprendre du service, Roz mène l’enquête parmi des voyageurs aux secrets troubles, tandis que le convoi immobilisé devient un piège mortel. Entre ambiance glaciale, faux-semblants et tensions croissantes, le voyage de Noël se transforme en chasse au tueur.
Mort à Bord du Trans-Siberian Express – C. J. Harrington
Dans le petit village sibérien de Roslazny, au bord de la ligne mythique du Trans‑Siberian Express, vit Olga Pushkin, garde-barrière et rêveuse écrivaine en devenir, qui aspire à quitter cette vie de glace pour étudier la littérature. Mais lorsqu’un touriste américain est retrouvé mort, éjecté du train, avec la gorge tranchée et des pièces de rouble dans la bouche, l’inspecteur en charge de l’affaire, Vassily Marushkin, se retrouve emprisonné par un supérieur manipulateur. Olga décide alors de mener l’enquête à sa place, entre les légendes d’une Baba Yaga dissimulée dans les taïgas gelées et les ambitions corrompues d’élus locaux, pour découvrir qui, parmi les voyageurs ou les habitants de Roslazny, a versé dans la violence.
Tout le monde dans ce train est suspect – Benjamin Stevenson
Tout le monde dans ce train est suspect suit Ernest Cunningham, auteur de true-crime, invité à un festival d’écrivains de polars à bord du luxueux train The Ghan qui traverse l’Outback australien. Ce voyage littéraire tourne au cauchemar quand l’invité d’honneur est assassiné, transformant la manifestation en véritable scène de crime. Bloqués dans le train, coupés du monde au milieu du désert, les auteurs présents — spécialistes en meurtres fictionnels — deviennent tous suspects, capables d’imaginer le crime parfait… ou de l’avoir commis. Ernest tente alors de démasquer le tueur avant qu’il ne frappe à nouveau, dans ce huis-clos aussi ironique que dangereux.
Petits meurtres et train-couchette – Fern Cristo
Et enfin, mon propre train : le Pic Express, lancé dans la neige. Cinq nouvelles qui mettent en scène le trio Bartabot. Cette série de cinq nouvelles s’ouvre alors que Pervenche, Odile et Célestine Bartabot montent dans le Pic Express pour une semaine à la montagne. Chaque récit, indépendant mais lié aux autres, offre une porte d’entrée dans l’univers des Enquêtes d’Odile Bartabot : une atmosphère de cosy noir où l’humour et la tendresse côtoient les ombres du passé. Ces histoires, disponibles en libre accès, ont pour but de faire découvrir le ton, les personnages et l’ambiance de la série — une invitation à rencontrer ce trio attachant et à plonger dans l’univers singulier de Soleilcity, entre mystère, humanité et un soupçon de magie. 👉 Télécharger le recueil ici
Une saison de lecture ferroviaire
De novembre à décembre, je publierai des posts ou des reels sur Instagram pour partager avec vous ces romans ferroviaires : à vos plaids tout doux et vos bouilloires dodues. Et que dame nature vous envoie une petite tempête de neige ou deux.
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En attendant…
Fermez les yeux. Écoutez le grondement du train qui s’enfonce dans la nuit et laissez-vous bercer par le sifflement de la locomotive.
Petits Meurtres et Train Couchettes est une série de cinq nouvelles qui met en scène Pervenche, Odile et Célestine à bord du Pic Express, en route pour une semaine à la montagne. Dans ce quatrième épisode, alors que le train est immobilisé au bord d’un lac gelé, Odile se souvient d’une affaire qu’elle a résolue dans une petite auberge de campagne en pleine tempête de neige.
Odile Bartabot est la protagoniste de la série Bartabot Investigations, disponible sur Amazon.fr.
Petits Meurtres et Train Couchettes: Cadavre Impromptu à L’Auberge des Murmures (nouvelle 4/5)
La porte coulissante glissa sur ses rails et une Nadine hagarde aux yeux bordés de cernes bleutés se glissa dans la cabine du trio Bartabot. — Je n’en peux plus ! gémit-elle en s’effondrant sur la banquette. Ils ne sont jamais satisfaits. Il leur faut des couvertures, des bains de pieds, des verres d’eau à onze degrés, et ils me poursuivent dans le couloir et jusqu’aux toilettes pour exiger des nouvelles alors que je n’en ai pas. Sa voix se brisa et Odile s’assit à côté d’elle tandis que Célestine vidait le fond de la théière dans une tasse propre. La jeune femme accepta l’offrande avec reconnaissance. Le thé encore chaud l’aida à reprendre ses esprits. — Prenez donc un instant, Nadine. Les passagers attendront, dit Pervenche. — Mais je ne peux pas… — Mais si, vous pouvez, insista Pervenche d’un ton sans appel. Trois coups frappés à la porte les firent sursauter. Pervenche entrouvrit le battant et se glissa à l’extérieur. Des éclats de voix retentirent puis un long silence s’installa. — Voilà, dit-elle d’un air satisfait. — C’était qui ? s’inquiéta Nadine. — Une duchesse ou une baronne, ronchonna-t-elle. Comment voulez-vous qu’on s’y retrouve dans ces titres ridicules ? — Et qu’est-ce que vous lui avez dit ? — Que vous étiez souffrante, une indisposition digestive très contagieuse. Je lui ai dit de garder ses distances et d’avertir les autres passagers. Le Titanic manquait de canots de sauvetage, et nous on va manquer de papier toilette si ce virus se propage, dit-elle en rigolant. — Madame Bartabot ! dit Nadine d’un air consterné. Je ne suis pas malade ! — Mais si. Vous avez mal au ventre, déclara Pervenche. Maintenant, Nadine, dites-moi, comment est-ce qu’il est mort, notre chauffeur de train ? Le visage de la cheffe de wagon se vida de son sang et elle se frotta nerveusement les mains. — Mais comment est-ce que… balbutia-t-elle. Pervenche tapota sa narine droite du doigt. — Je les sens, ces choses-là. Une trépidation dans l’air, une expression de biche affolée sur le visage de ceux qui savent. Ça fait longtemps que je fais ce métier, vous savez. — Le conducteur est mort ? s’étonna Odile. — Oui, confirma Nadine. Il s’est effondré sur le tableau de bord, il a juste eu le temps de tirer sur le frein de secours pour arrêter le train. — Vous avez vu le corps ? demanda Pervenche. — Non, le chef de la sécurité et le chef de train ont refusé de me laisser entrer ou de répondre à mes questions. Je sais ce qu’il en est parce que j’ai surpris leur conversation. Ils m’ont ordonné de garder le secret pour ne pas alerter les passagers. Ils sont en contact avec la police de Soleilcity par radio. Un inspecteur et un agent ainsi qu’un chauffeur de remplacement arriveront d’ici peu.
Odile jeta un œil par la fenêtre. Un soleil pâle projetait une lumière blafarde sur le lac gelé où un large rassemblement d’oies sauvages piétinait la glace de leur patte palmée. Le train serait à l’arrêt pendant plusieurs heures, songea-t-elle. Il faudrait continuer à chauffer les wagons, maintenir l’électricité ainsi que les pompes et les circuits d’eau. Les passagers du Pic Express n’étaient pas du genre à sacrifier la moindre once de confort. — Est-ce qu’on aura assez de carburant pour arriver à destination ? demanda Odile. — Oui, ça devrait aller, la rassura Nadine. C’est juste que… — C’est juste que quoi, Nadine ? la pressa Pervenche. — Eh bien, la météo prévoit une tempête de neige et ça risque de ralentir l’arrivée des secours. On peut encore tenir quelques heures, mais pas plus. Sinon, on risque de tomber en panne et il faudra qu’on se fasse remorquer. Et puis, il y a le corps du chauffeur, toujours dans la cabine de la locomotive… Ses derniers mots s’échouèrent sur ses lèvres et un frisson la parcourut. — S’il y a un meurtrier à bord, il n’ira pas loin, dit Pervenche, le regard perdu dans le paysage à la fois hostile et majestueux que la fenêtre de la cabine lui offrait. Le silence de ses compagnes la ramena à la réalité. Célestine, Odile et Nadine la dévisageaient avec insistance. — Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Pervenche. — Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il a été assassiné ? s’enquit Nadine. — Oh, déformation professionnelle, répondit-elle légèrement. C’est sûrement une crise cardiaque ou un étouffement qui l’a emporté. (Elle pointa du doigt les nuages qui s’accumulaient à l’horizon.) Vous avez raison, Nadine. Le temps va se gâter, dit-elle en évitant le regard inquisiteur d’Odile. Restez donc là bien au chaud, je reviens dans un instant. Je devrais retourner travailler, gémit Nadine en scrutant le fond de sa tasse d’un air déconfit. Et refiler ce virus à tous les passagers ? s’exclama Pervenche. C’est hors de question. Ça ne serait pas très responsable de votre part. Je vais aller remplir la théière. Nadine, où est-ce que vous cachez vos sachets de thé ? Dans le petit placard au-dessus de la poubelle, répondit-elle du tac au tac. C’est vrai que j’ai un peu mal au ventre, s’étonna-t-elle en posant la paume de ses mains sur la ceinture de son pantalon. Puisque je vous le dis. Reposez-vous, et quand je reviendrai, Odile nous racontera l’affaire qu’elle a résolue un jour de tempête dans une petite auberge coupée du monde. Pervenche ouvrit la porte pour inspecter le couloir avant de s’y glisser silencieusement. Elle gagna la voiture-restaurant sans se faire remarquer. Le personnel de cuisine était occupé à servir les quelques passagers matinaux qui s’étaient agglutinés autour d’une table. La fatigue avait fait tomber les masques hautains, et ils bavardaient avec animation, commentant les articles du journal qu’ils se partageaient. — Madame Bartabot, quelle heureuse surprise ! s’exclama Jules Navet. (Puis il baissa la voix :) Vous ne trouvez pas cela suspect, cette histoire de problème mécanique ? Pervenche haussa les épaules. — Non, pas particulièrement. C’est un vieux train qui a été restauré. Il tombe sans arrêt en panne. Ça fait partie du charme, non ? Elle salua l’homme de la tête puis partit sans attendre sa réponse. Quelques minutes plus tard, elle était de retour en cabine et déposait son butin sur la table. Un thermos d’eau chaude, une boîte de thé et un paquet de biscuits secs. Célestine s’empressa de faire le service puis alla se coller contre sa sœur. — Allez, vas-y, raconte, Odile, la pressa-t-elle les yeux brillants d’excitation. Odile sourit. — Mais tu la connais, cette histoire, Célestine. Je te l’ai racontée cent fois. — Oui, mais à Nadine, non. — D’accord. Alors, voyons. Cette affaire remonte à environ deux ans. Mon, heu, mon ami et moi avions décidé d’aller passer quelques jours à la campagne dans une auberge qu’un collègue m’avait recommandée. — Son « ami », expliqua Célestine, c’était aussi son partenaire de police, alors ils étaient obligés de se cacher parce qu’ils n’avaient pas le droit de sortir ensemble. — Merci, Célestine, dit Odile en rougissant. — De rien, Odile. Continue. Célestine croqua dans un biscuit et balaya les miettes de son haut de pyjama. — C’était en mars, commença Odile. Nous sommes arrivés à l’Auberge des Murmures un vendredi soir. Le couple d’aubergistes, Rose et René Bernarier, nous a accueillis chaleureusement. Ils avaient la cinquantaine, et le grand air et les produits du terroir semblaient leur réussir. Quelques années plus tôt, ils avaient hérité de la maison, une ancienne demeure familiale, et ils avaient quitté leurs emplois respectifs pour la rénover. Leur rêve était d’en faire une auberge conviviale, isolée au cœur de la campagne, un havre de paix pour les gens de la ville. — Combien de chambres est-ce qu’il y avait ? demanda Pervenche, irritée par les détails inutiles sur lesquels Odile s’appesantissait. — Je ne sais plus exactement. Cinq ou six, peut-être ? Bref, le premier soir, nous avons dîné avec un couple de retraités, et un homme venu seul. L’homme n’a pas prononcé une parole de la soirée. Et nous non plus. Les deux retraités ont monopolisé la conversation, lui avec ses trente années passées derrière un comptoir de pharmacie et elle comme représentante commerciale pour un laboratoire. — Donc il n’y avait que trois clients en plus de vous ? demanda Pervenche. Jusque-là, oui, confirma Odile. Le lendemain matin, on a fait une balade dans la campagne et on est allés voir les chevaux à l’entraînement dans un haras situé à proximité de l’auberge. Quand on est rentrés à l’auberge vers midi, la neige s’était mise à tomber. La météo annonçait un blizzard. On s’apprêtait à regagner notre chambre quand une femme est arrivée dans un cliquetis de gros bijoux, chargée de sacs et vêtue d’une grande cape noire. — Et alors, ce meurtre, il arrive ? demanda Pervenche sèchement. — J’y viens, Pervenche. Un peu de patience. Je pose les jalons de l’enquête. Pervenche pinça les lèvres et se renfonça sur sa banquette. — Cette femme s’appelait Célia Lavigne. Elle travaillait pour une organisation chargée d’assurer le bon traitement et la protection des chevaux de courses. Elle venait une fois par an, souvent vers la fin de l’hiver. Nous l’avons saluée puis, de retour dans notre chambre, j’ai allumé la cheminée puis j’ai lu un livre pendant que Sébastien écoutait un match de foot à la radio. Il neigeait toujours quand on est descendus dîner avec les invités vers dix-neuf heures et on a passé la soirée dans le salon à discuter et à jouer aux dames. Une soirée très relaxante, je dois dire, exactement ce qu’on recherchait. On est montés se coucher un peu après vingt-trois heures trente, et vers six heures du matin, un hurlement nous a réveillés. — Eh bien il est temps, grommela Pervenche. — On a été tellement surpris qu’on a dégringolé les escaliers, pieds nus et en pyjamas, continua Odile. — Et il y avait un cadavre dans le salon, finit Célestine. — Oui, en effet, dit sa sœur qui avait, à contrecœur, abandonné l’idée de protéger sa sœur des détails de sa profession. Une femme vêtue d’un pyjama en soie rouge et d’un peignoir assorti était allongée sur le tapis, sa tête baignait dans une flaque de sang. Célestine frissonna et remonta sa couverture sur ses épaules. — Un meurtre ? demanda Nadine. — Oui, un meurtre, confirma Odile. La position du corps et sa situation dans le salon nous ont permis de déduire qu’on l’avait poussée violemment par-dessus la rambarde de la mezzanine qui menait aux chambres. Ses avant-bras présentaient des ecchymoses suggérant qu’elle s’était débattue. — Et personne ne l’a entendue tomber ? Elle n’a pas crié ? s’enquit Nadine. — Personne n’a rien entendu, Fichaux et moi-même inclus. Les chambres étaient situées dans une aile de l’auberge et il fallait longer un long couloir, traverser la mezzanine puis descendre les escaliers pour accéder au salon où elle gisait. — Et la victime, je suppose que c’était Célia ? avança Nadine. — Non, ce n’était pas Célia. — C’était qui, alors ? La femme de l’aubergiste ? — Non plus. — Mais qui, alors ? — Une parfaite inconnue, annonça Odile d’une voix théâtrale qui fit rire Célestine, mais pas leur grand-mère. — Comment ça, une parfaite inconnue ? s’exclama Nadine. — Les patrons de l’auberge et les clients ont juré ne l’avoir jamais vue, dit Odile. — Elle serait arrivée pendant la nuit ? suggéra la cheffe de train après un moment de silence. — Pas par cette tempête. Impossible. Et certainement pas dans cette tenue, dit Pervenche. — Alors elle était déjà là et elle se cachait ? suggéra Nadine. — C’est ce que je me suis dit. Mais la suite des événements a été encore plus étrange. Non seulement personne ne connaissait cette femme, mais le client de la chambre adjacente à la nôtre avait disparu. — Comment ça, disparu ? demanda Nadine. — Volatilisé. Il était allé se coucher un peu avant nous la veille, et au matin, il n’était pas descendu déjeuner. Vous imaginez bien qu’on s’en est aperçus tout de suite, et on l’a immédiatement soupçonné. Nous sommes montés dans sa chambre… — Mais elle était vide, intervint Célestine. — Oui, confirma Odile, et les effets de Grégoire Topain étaient encore là, ainsi qu’une valise avec des vêtements de femmes. — Donc la victime était bien arrivée avec monsieur Topain. — De toute évidence, oui, mais, il avait souhaité cacher sa présence. — Sûrement un couple illégitime, grommela Pervenche. Odile leva un sourcil à l’attention de sa grand-mère dont la mauvaise foi était presque comique tant elle était aberrante. Pervenche entretenait elle-même une liaison avec un homme marié depuis plus de vingt ans. — On s’est dit qu’il devait l’avoir fait entrer par une fenêtre, continua Odile. Fichaux a alors émis l’hypothèse que le couple était en fuite. Il se serait fait rattraper, la femme aurait été assassinée et Topain aurait réussi à s’enfuir. — Mais dans sa fuite précipitée, il aurait pris le temps de verrouiller la porte de l’auberge derrière lui ? demanda Pervenche. Un silence s’installa. Le bruit étouffé des voix dans le couloir ramena la cheffe de wagon à la réalité et elle fit mine de se lever. Pervenche posa une main ferme sur son bras. — Alors qu’est-ce que vous avez fait, Odile ? demanda Nadine après quelques secondes indécises. — Eh bien, j’ai commencé par inspecter la scène du crime et le corps de la victime. Puis, j’ai suggéré que l’on se rassemble dans la salle à manger. J’ai demandé à l’aubergiste de préparer du café bien fort. Puis j’ai essayé d’appeler la police, mais la ligne ne fonctionnait pas. Célestine leva le nez du calepin où elle prenait des notes. — Quelqu’un l’avait coupée ? — Non. C’est la tempête de neige qui avait fait tomber une tour téléphonique. Et à peine une heure plus tard, on perdait l’électricité. — Coincée dans une maison sans téléphone et sans électricité avec un cadavre, murmura Nadine. — Et probablement un meurtrier, ajouta Pervenche, les yeux brillants d’excitation. Nadine lui jeta un regard interloqué. Ces trois femmes éprises de meurtres étaient vraiment singulières, songea-t-elle. Odile continua son récit. — Fichaux et moi avons alors révélé que nous étions agents de police. — Et comment est-ce que les clients ont réagi ? demanda Nadine. — La femme de l’aubergiste s’est mise à trembler et à se tordre les mains. L’aubergiste nous a accusés d’avoir menti sur notre fiche d’information – il n’avait pas tort. Quant au couple de retraités, ils ont échangé un regard qui en disait long. — Oh, je sais, je sais, exulta Nadine. C’est une de ces affaires où tout le monde est coupable, c’est ça ? Célestine hocha la tête en signe de dénégation. — Et Célia ? reprit Nadine une fois remise de sa déception. — Célia a d’abord gardé le silence, mais elle n’avait pas l’air à l’aise non plus. Elle n’arrêtait pas de tripoter ses colliers et ses grandes boucles d’oreille. Après la fouille de l’auberge, j’ai expliqué qu’on interrogerait les suspects un à la fois, puis j’ai demandé à tout le monde de remonter dans leurs chambres. — Et au cours de ces interrogatoires, vous avez découvert qui avait commis le crime ? demanda Nadine — Oui. — Et c’était qui ? Célestine lança un regard désapprobateur à la cheffe de wagon. — Ce n’est pas comme ça que ça se passe, la réprimanda-t-elle. On pose des questions et on doit trouver qui a fait le coup nous-mêmes. — Ah bon, pardon, dit la jeune femme. Bon alors, heu, qu’est-ce que vous avez découvert en inspectant la scène ? — Pas grand-chose. Il s’agissait d’une très belle femme d’une trentaine d’années. Elle prenait clairement grand soin de sa personne. Elle était vêtue d’un luxueux pyjama de soie, elle ne portait pas de bijou à l’exception d’une fine chaîne en or. Ses lunettes gisaient en mille morceaux à ses côtés. — Et la fouille des chambres, qu’est-ce que cela a donné ? demanda Pervenche. — Rien du tout. Il faut dire qu’il faisait sombre. Les aubergistes avaient allumé les cheminées et disposé des lampes à huile dans les chambres et les pièces principales, mais le ciel était couvert. On a fait ce qu’on a pu, mais les fouilles à la lampe de poche, ce n’est pas vraiment efficace. — Plongée dans ses souvenirs, Odile garda le silence. En dépit du caractère macabre de la situation, elle avait pris un certain plaisir à élucider cette affaire avec Fichaux. La cheminée avait pris le relais de la chaudière, la flamme des lampes projetait des ombres dansantes sur les murs couverts de tapisserie ancienne et une chaleureuse odeur de café frais baignait les pièces principales. En dehors du tic-tac de l’horloge de l’entrée et des murmures du couple d’aubergistes, l’auberge était silencieuse. — Tu as estimé l’heure de la mort ? demanda sa grand-mère. — Au vu de la rigidité du cadavre, le niveau de coagulation du sang ainsi que ses lentilles de contact qui avaient séché sur les pupilles de la victime, nous avons déterminé qu’elle était morte depuis plusieurs heures. Pervenche hocha la tête, impassible. — Qui est-ce que tu as interrogé en premier ? demanda Célestine. — On a commencé par Célia. Elle est descendue en grande pompe. Elle portait tellement de bijoux qu’on l’entendait arriver à deux kilomètres, se souvint Odile avec un sourire. — Qu’est-ce que vous avez découvert ? demanda Nadine, se prenant au jeu. — Pas grand-chose. Célia était allée se coucher en fin de soirée et avait pris un somnifère puissant. Elle ne s’était pas réveillée de la nuit. C’est le cri déchirant que la femme de l’aubergiste a poussé en découvrant le cadavre qui l’a sortie du sommeil. Elle voulait jouer les détectives. Selon elle, sa profession se portait bien à l’investigation. Après tout, elle avait dédié sa vie à découvrir des chevaux en situation de maltraitance. Selon elle, c’est monsieur Topain qui avait fait le coup avant de s’enfuir dans la nuit. Elle avait tout un tas d’idées saugrenues, voire surnaturelles, pour expliquer la présence de la victime dans le salon. On l’a renvoyée dans sa chambre quand elle a proposé de trouver l’identité du coupable dans du marc de café. Nadine sourit. Au cours de sa carrière, elle avait, elle aussi, rencontré son lot de voyageurs excentriques. — Et ensuite, vous avez interrogé le couple de retraités ? demanda Nadine. — Oui. André et Georgette, si je me souviens bien. Ils venaient à l’auberge pour prendre l’air deux ou trois fois par an. Eux aussi étaient allés se coucher en fin de soirée, et n’avaient rien vu ni rien entendu. — Et les aubergistes, vous avez découvert quelque chose de suspect quand vous les avez interrogés ? — Pas vraiment. Ils ont expliqué que le couple de retraités était des habitués, mais c’était la première visite de Célia Lavigne. Quant à monsieur Topain, il avait gagné son séjour grâce à un jeu-concours.
— Donc il voyageait secrètement avec la victime, ils se sont disputés et il l’a assassinée avant de s’enfuir ? suggéra Nadine. — La porte d’entrée était verrouillée de l’intérieur, la gronda Pervenche. Nadine réfléchit en silence et Célestine lui proposa de consulter ses notes et cette dernière accepta avec reconnaissance. — Je sais ! dit-elle enfin. Monsieur Topain et le couple de retraités étaient complices. Pour une raison quelconque, ils ont assassiné cette jeune femme. Monsieur Topain est parti et le couple a verrouillé la porte derrière lui. Pervenche leva un sourcil. — Une raison quelconque ? dit-elle en détachant ses mots. — Oui, bon, je n’ai pas tous les détails, mais… — Mais votre théorie n’explique pas comment la femme est arrivée à l’auberge ni pourquoi il la cachait dans sa chambre, contra Pervenche. Nadine réfléchit encore quelques instants. Elle jeta un coup d’œil pensif à la masse de nuages bleu-gris qui s’amassait à l’horizon. — Je ne sais pas, dit-elle enfin. Je donne ma langue au chat. Odile se tourna vers sa grand-mère. — Pervenche ? — Décris-moi les lunettes que tu as trouvées près du corps. Est-ce qu’il s’agissait de lunettes d’homme ou de femme ? — Des lunettes de femme, une monture papillon. — Donc c’est Célia la coupable, assena Pervenche. — Correct, confirma Odile. — Mais comment vous le savez ? demanda Nadine. — Élémentaire, ma chère. La victime portait des lentilles de contact. Les lunettes n’étaient donc pas à elle, mais à son agresseur. La victime les lui avait probablement arrachées du visage en tombant. Et le coupable n’a pas voulu prendre le risque d’aller les chercher de peur que la chute n’ait réveillé quelqu’un. — Et il ne restait donc qu’à identifier la propriétaire de ces lunettes. Au vu du style de la monture, j’ai deviné qu’il s’agissait des lunettes de Célia, finit Odile. — Elle a confessé ? — Oui, elle a un peu résisté, mais elle a fini par craquer. — Et qui était donc cette femme que vous avez trouvée dans le salon, alors ? demanda Nadine. Pervenche et Odile se tournèrent vers Célestine. — Monsieur Topain, dit celle-ci d’un air triomphant. — Monsieur Topain, mais je ne comprends pas, balbutia Nadine. — Monsieur Topain était en fait une femme qui cherchait à échapper à la police, expliqua Célestine. — Elle est mal tombée, dit Nadine en rigolant. — Oui, ce n’est vraiment pas de chance de se trouver coincé avec deux agents de police en pleine tempête de neige. — Et pourquoi est-ce qu’elle a tué la victime ? — La victime en question était une arnaqueuse d’envergure que les autorités locales recherchaient depuis longtemps. Elle utilisait ses charmes et sa beauté pour voler de l’argent à des hommes riches avant de disparaître avec les présents qu’elle avait reçus. Vêtements, bijoux, sacs, etc. Mais le frère de Célia est vraiment tombé amoureux d’elle et a tenté de mettre fin à ses jours quand il a découvert le pot aux roses. Célia s’est mise en tête de la retrouver. Elle a découvert qu’elle se cachait de la police en se faisant passer pour un homme et l’a suivie dans cette auberge. — Donc Célia a voulu venger son frère ? — Elle a nié les faits et affirmé vouloir juste la confronter, mais les faits sont les faits, dit Odile. Nadine frissonna de terreur. — J’aime beaucoup mon petit frère, mais pas au point de commettre un meurtre, dit-elle enfin. Odile posa son regard sur Célestine qui refermait son bloc-notes et rangeait son kit d’enquêtrice dans sa sacoche. Elle se demanda jusqu’où elle serait capable d’aller si quelqu’un essayait de lui nuire puis décida de ne pas trop s’appesantir sur cette idée. Trois coups frappés à la porte la sortirent de ses pensées. Pervenche ouvrit la porte au chef de train. — Est-ce que Nadine est là ? La police et la dépanneuse viennent d’arriver. — Oui, oui, je suis là, dit Nadine en rougissant. — Qu’est-ce que vous faites dans ce wagon, à boire du thé avec les passagers ? — Ma grand-mère a fait un malaise, expliqua Odile tandis que Pervenche se pâmait ostensiblement sur la banquette. Il passa la tête dans la cabine. — Ça va aller, madame Bartabot ? — Non, mais c’est une blague, s’exclama une voix familière. Odile sentit les cheveux de sa nuque se hérisser. — Bonjour, Sébastien, dit-elle avec un sourire forcé. — C’est « inspecteur Fichaux » pour toi, Bartabot. Qu’est-ce que tu fous là ? T’es toujours dans mes pattes, c’est pas possible !
Cette série de cinq nouvelles met en scène Pervenche, Odile et Célestine à bord du Pic Express, en route pour une semaine à la montagne. Dans ce troisième épisode, le train est immobilisé au bord d’un lac gelé et Odile revient sur une étrange disparition qui, sous ses airs de simple fait divers, s’est révélée bien plus subtile et retorse qu’il n’y paraissait. Tout commence dans un hameau alpin figé par l’hiver, où une femme âgée et atteinte de démence s’évapore sans laisser de trace. Autour d’elle, un mari autoritaire aux allures irréprochables, un médecin à l’écoute, et une poignée de voisins dont les silences en disent parfois plus que leurs mots. Entre neige, secrets enfouis et soupçons mal orientés, Odile démêle les fils de cette affaire où rien n’est vraiment ce qu’il semble être.
Odile Bartabot est la protagoniste de la série Bartabot Investigations, disponible sur Amazon.fr.
La Disparue du Lac de Mirondel
Haletant comme une bête essoufflée, le Pic Express s’était arrêté au creux d’une vallée glacée. Odile mit un peu d’ordre dans ses mèches brunes, s’assura que Célestine dormait toujours profondément, puis enfila un pantalon en velours et un léger pull en laine. Elle s’apprêtait à aller retrouver sa grand-mère quand cette dernière s’engouffra dans la cabine, un plateau dans les mains, une Nadine hors d’haleine sur les talons. — Mais, madame Bartabot, vous ne pouvez pas faire le service, c’est le travail du personnel de bord ! s’écria la cheffe de wagon. Pervenche déposa son butin sur la table et fit face à la jeune femme. — Nadine, vous savez bien que dans quelques minutes, tous les passagers seront réveillés et vous serez débordée de requêtes extravagantes. D’ailleurs, si j’étais vous, j’en profiterais pour boire une tasse de thé avec nous… Un bruit de commotion et des éclats de voix retentirent dans le couloir. Nadine se tourna pour affronter les voyageurs bouffis de sommeil qui se déversaient dans le couloir étroit. Pervenche aperçut Jules Navet qui nouait la ceinture d’une robe de chambre en soie rouge sur son ventre bedonnant avant de héler la jeune cheffe de wagon d’un ton impératif. — Trop tard, Nadine, bon courage, dit Pervenche en refermant la porte au nez de la jeune femme. — Célestine dort toujours ? demanda-t-elle à Odile — Oui, à poings fermés. Il en faudrait plus pour la réveiller. Pervenche versa l’eau bouillante sur les sachets de thé et un délicieux parfum de bergamote envahit la cabine. Odile saisit sa tasse et se pelotonna sur la banquette. — Alors, on est en panne ? demanda-t-elle. Pervenche prit le temps d’avaler une gorgée de thé. — Non, le conducteur a fait un malaise. — Quel genre de malaise ? demanda Odile, soudain alerte. — Je ne sais pas exactement, mais il y a au moins trois docteurs à bord, donc ils devraient s’en sortir. — Et on est où ? — À cinq heures de la station du Pic d’Argent. Au milieu de nulle part. Odile posa sa tasse et ouvrit les rideaux. Le train était arrêté au creux d’une vallée figée dans la glace. Un flanc de falaise rocheux saupoudré de neige s’élevait sur la droite, et à gauche, les ténèbres à perte de vue. Odile attendit que ses yeux s’habituent à l’obscurité. — On est au bord d’un lac, déclara-t-elle enfin. Elle balaya du regard l’espace morne et désert. Au loin, sous le ciel étoilé, un ruban rose annonçait l’aurore. Cette nature sauvage lui rappelait un paysage similaire, mais le lac qu’elle avait parcouru des heures durant en hors-bord au cœur d’un hiver glacial était bordé d’une trentaine d’habitations. — Je connais ce regard pensif, dit simplement Pervenche. Ça te rappelle une affaire ? — Oui, dit Odile. Une de mes toutes premières enquêtes avec Lucien Reporc. Le souvenir de l’inspecteur fit grimacer Pervenche. Des yeux perçants, un visage taillé dans la pierre, une carrure haute et maigre, et une intuition aussi légendaire que sa misogynie. Il avait remué ciel et terre quand le commissaire lui avait demandé de prendre Odile Bartabot sous son aile. Mais le commissaire devait une faveur à Pervenche Bartabot et cette dernière n’en avait pas démordu. Odile serait formée par Reporc, parce qu’en dépit de sa personnalité insupportable, c’était l’inspecteur le plus compétent que Pervenche ait jamais connu, et Odile en apprendrait plus avec lui en une semaine qu’avec n’importe quel autre en un an. Et quant à sa hantise des femmes et sa ferme conviction qu’elles n’avaient pas leur place dans la police, autant qu’Odile s’y fasse rapidement. C’était un sentiment largement répandu au commissariat de Soleilcity à l’époque. — Quel manque de bol, me retrouver sous la coupe de Reporc, commenta Odile. Alors que ça faisait des années qu’il avait arrêté de former des agents. Je me demande bien ce qui l’a fait changer d’avis, dit-elle pensivement. — Va savoir, acquiesça Pervenche, impassible. Mais au moins, tu as travaillé sur de vrais crimes dès le début. — Oui, avec son expérience, il pouvait souvent choisir ses enquêtes. Et quand on lui filait une affaire qui ne l’intéressait pas, je t’assure qu’il était carrément infect. Comme la fois où on a dû faire deux heures de voiture pour aller enquêter sur la disparition d’une vieille dame. Elle habitait dans un hameau au bord d’un lac un peu comme celui-là. Une trentaine de maisons, toutes habitées par des retraités. Les jeunes étaient partis vivre à Soleilcity ou à Tartanchon et la commune s’était endormie au fil des années. — Et une femme avait disparu ? — Oui, la femme du maire. Le maire de Mirondel avait encore quelques relations bien placées, dont le commissaire Farko. Il avait réussi à obtenir que Reporc vienne enquêter sur la disparition de son épouse. — Et Reporc l’a retrouvée ? — Non. — Elle est morte ? — On n’a jamais retrouvé son corps. On a enquêté trois jours, et puis Reporc a conclu qu’elle s’était sûrement noyée dans le lac un soir de tempête. — Pourquoi est-ce qu’elle serait sortie un soir de tempête ? demanda Pervenche, intriguée. — Parce que selon le maire, Octave Orneval, sa femme présentait des symptômes de démence depuis quelque temps. Elle avait du mal à trouver ses mots, elle perdait sans arrêt son sac, ses clés de maison. Pervenche replia ses jambes sous elle et enveloppa sa tasse de ses doigts fins. Elle fit un léger signe de la tête. — Ça me rappelle quelque chose, ton histoire. Tu m’en avais parlé à l’époque ? — Un peu, confirma Odile. Mais tu venais de prendre ta retraite et tu ne voulais plus entendre parler de crime ou d’enquêtes. Tu suivais des cours de tricot dans la mercerie du centre, si je me souviens bien. — Oh oui, je ne sais toujours pas tricoter, d’ailleurs, mais j’ai débarrassé la propriétaire de la petite jeune qui se servait dans la caisse. Comme quoi on ne se refait pas. Mais reprends ton affaire de disparition au début, dit-elle. Une Célestine engourdie de sommeil émergea de derrière le rideau de sa couchette. Enveloppée dans sa robe de chambre, elle se glissa à côté de sa grand-mère et accepta en silence la tasse de thé qu’Odile lui tendait. — On est arrivées à Mirondel en fin de journée, le lendemain de la disparition de Félicie Orneval. Pervenche fit la grimace. — Pourquoi est-ce qu’ils ont attendu si longtemps pour contacter les autorités ? — Parce que le village a d’abord organisé sa propre battue. — Cinquante retraités à chercher un corps en plein milieu de l’hiver. C’est efficace comme méthode, maugréa Pervenche. — Ce sont des gens qui vivent dans la montagne depuis toujours, ils sont plus costauds que les deux agents qui nous ont accompagnés. Ils n’arrêtaient pas de se plaindre du froid et du vent. Reporc a menacé de les balancer dans le lac s’ils ne s’y jetaient pas d’eux-mêmes, ajouta Odile en rigolant. Elle poursuivit : — On est allés directement chez le maire. Il nous attendait sur le pas de la porte, le visage défiguré par l’inquiétude et la nuit blanche qu’il venait de passer. Il nous a fait entrer et nous a servi du café, puis il nous a expliqué que Félicie était partie rendre visite à une voisine la veille en début d’après-midi. Elles avaient joué au bridge puis, vers dix-sept heures, Félicie avait pris congé. Elle n’était jamais arrivée chez elle. Son mari s’était inquiété et avait appelé la voisine en question. Il avait ensuite donné l’alerte. Les villageois avaient cherché Félicie jusqu’à minuit, mais apparemment, elle s’était évaporée. Ils avaient alors contacté la police. Odile fit une pause et croqua dans un croissant. Célestine se frotta le menton d’un air songeur. — Tu as fouillé la maison ? demanda-t-elle. — Oui. La maison était propre, rangée avec grand soin. Rien ne semblait indiquer un départ précipité. Pareil pour sa chambre. Elle était simplement meublée d’un lit de deux personnes, deux tables de chevet, une commode et une armoire. Une plante à l’article de la mort sur l’appui de fenêtre, à côté d’un cadre où l’on voyait le maire et sa femme découper un gâteau. Probablement un anniversaire de mariage. Quelqu’un avait inscrit « Jusqu’à ce que la mort nous sépare » au bas du cliché. À part ça, le lit était fait, ses vêtements impeccablement pliés dans les tiroirs. Ils vivaient modestement, pour ne pas dire tristement, ajouta Odile. — Je suppose que tu es allée interroger la voisine ? demanda Pervenche. — Oui, Reporc n’a pas pris la peine de m’accompagner. Il est resté dans la cuisine du maire, il avait des rapports à finir. — Il n’était pas investi dans l’enquête ? — Non, il s’en fichait royalement. Il m’avait demandé de lui faire un rapport de cinq minutes chrono à la fin de chaque journée. Il m’écoutait les yeux rivés sur sa montre à chaque fois. — Oui, c’est tout à fait son style, dit Pervenche avec un léger sourire. Et qu’est-ce qu’elle t’a dit, la voisine ? — La voisine, Josiane si je me souviens bien, était amie avec Félicie depuis l’enfance, reprit Odile. Elle a confirmé la partie de bridge, et le fait que Félicie avait des pertes de mémoire. Elle en avait les larmes aux yeux. Elle m’a décrit Félicie comme une femme pleine de vie, amatrice de nature, qui aimait faire de longues randonnées dans la montagne. Férue d’ornithologie, elle pouvait identifier n’importe quel oiseau. Elle avait prévu d’aller étudier à l’université, mais elle est tombée enceinte à dix-huit ans et n’avait jamais quitté le village après ça. J’ai dû m’extasier une heure sur sa collection de plantes vertes avant qu’elle se livre un peu plus. — C’est-à-dire ? — Elle m’a confié qu’elle avait vu une silhouette fine, vêtue d’un manteau rouge semblable à celui que Félicie portait ce jour-là, déambuler sur le quai. Ça l’avait surprise. Une fois la nuit tombée, un brouillard épais envahissait le village et les gens restaient chez eux au chaud. — Elle en avait fait part à la police ? — Oui, le lendemain. Mais elle s’en voulait de ne pas avoir fait le rapprochement plus tôt. Peut-être que si elle était allée voir qui c’était, elle aurait pu sauver son amie. Un silence pesant tomba sur la cabine. — Donc elle s’est noyée, dit Célestine en jetant un regard nerveux par la fenêtre. Le lac nappé de brouillard émergeait peu à peu de l’obscurité. — C’est possible, lui dit doucement sa grand-mère avant de dévisager Odile d’un air sévère. Le bridge se joue à quatre, ajouta-t-elle d’un ton sec. — Je sais, Pervenche, je sais, l’apaisa Odile. Je suis allée interroger les autres voisines et elles ont corroboré le récit de Josiane. Elles ont joué au bridge, bu du thé. Félicie est partie la première pour aller préparer le dîner. Les deux autres sont rentrées chez elles peu après. Je leur ai parlé séparément, elles n’avaient pas l’air à l’aise, mais les gens le sont rarement en présence de la police. — Tu crois qu’elles cachaient quelque chose ? — Je me suis posé la question. Odile garda un silence pensif et Pervenche la dévisageait d’un air intrigué. — Tu as interrogé les voisins ? — Oui, et apparemment, Josiane n’était pas la seule à avoir vu cette silhouette vêtue d’un manteau rouge marcher le long du lac. — Le lac était gelé ? — Non. On en a parcouru la surface sur un petit bateau à moteur le lendemain de notre arrivée. Il faisait un froid de canard, Félicie n’aurait pas survécu cinq minutes dans l’eau glaciale. — Et elle s’entendait bien avec son mari, Félicie ? demanda Pervenche. — Selon le maire et les voisins, c’était un couple tranquille. Ils étaient mariés depuis cinquante ans. Ils avaient un fils qui travaillait à Tartanchon et qui revenait rarement rendre visite à ses parents. — Tu l’as interrogé ? — Non, j’ai résolu le mystère avant, répondit Odile avec un petit sourire. — Avant Reporc ? s’enquit Pervenche. Odile haussa les épaules. — Reporc n’a pas pris la peine de se pencher sur les faits. Mais quand il m’a demandé si on pouvait classer l’affaire comme une noyade, je lui ai dit que j’avais besoin d’un peu plus de temps et il a accepté sans me poser de questions. — Donc il se doutait de quelque chose ? — Ou il s’en moquait royalement. Pervenche garda un silence pensif. Reporc n’avait pas beaucoup de qualités, mais c’était un bon détective. Ce comportement détaché ne lui ressemblait pas.
— Qui est-ce que tu as interrogé ensuite ? demanda-t-elle alors. — Son docteur. Je voulais lui poser des questions sur la santé de Félicie. Il la suivait depuis toujours. — Il y avait un docteur pour trente maisons ? — Non, il avait son cabinet dans une ville voisine, mais il desservait les petits villages de montagne. (Odile esquissa un sourire nostalgique.) Il correspondait parfaitement à l’image que je me faisais d’un médecin de campagne : un homme calme, aux manières douces. Depuis quarante ans, il soignait les habitants de Mirondel et approchait de la retraite. D’après ses observations, la patiente avait déjà connu plusieurs épisodes de confusion et de déambulation. Elle s’était perdue dans le village quelques semaines plus tôt, confondait les visages, embrouillait les souvenirs. Des examens à Tartanchon avaient permis de confirmer ses soupçons. — C’est une terrible maladie, commenta Pervenche en remontant son châle sur ses épaules. Le maire aurait dû surveiller sa femme de plus près. — Oui et non, c’est compliqué de s’occuper d’une personne malade sans porter atteinte à sa dignité ou la traiter comme une enfant. Mais c’est une condition que l’on comprend de mieux en mieux, avec une progression assez bien définie même si les tout premiers symptômes passent parfois inaperçus. À l’académie de police, j’avais suivi un séminaire destiné à aider les agents à mieux gérer les situations à risque impliquant des personnes âgées. Mon groupe avait choisi de se pencher sur les troubles cognitifs. Les premiers symptômes sont souvent des petits oublis, des pertes de mémoire, en rapport avec des événements récents, comme ce qu’ils ont mangé le midi. — Pff… dans ce cas, ça fait longtemps que j’ai des symptômes, grommela Pervenche. — Moi je sais toujours ce que j’ai mangé le midi, commenta Célestine avec un coup d’œil au croissant qu’Odile n’avait pas fini. Cette dernière sourit et tendit son assiette à Célestine. — Mais la désorientation, les déambulations, cela arrive plus tard. Or, Félicie ne présentait des symptômes que depuis quelques mois, selon son médecin traitant. — Tu veux dire que sa maladie progressait rapidement ? — Oui, j’ai appelé le service de gériatrie qui s’est occupé de son évaluation. — Et ? Odile attendit quelques secondes pour ménager son effet. — Et là, ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas de patiente du nom de Félicie Orneval. Pervenche et Célestine réfléchirent en silence. — Le maire avait inventé la maladie de sa femme ? demanda enfin Célestine. — C’est possible, dit Pervenche. Octave aurait donc fait croire au village et à sa femme qu’elle avait une maladie incurable. Puis il l’a fait disparaître et a mis cela sur le compte de la désorientation. Elle se tourna vers Odile. Mais pourquoi est-ce qu’il voulait se débarrasser d’elle ? — Il ne voulait pas se débarrasser d’elle. Bien au contraire. Il faisait tellement froid qu’entre deux interrogatoires, je rentrais chez le maire pour me réchauffer, réfléchir à l’affaire et fouiller la maison à la recherche d’un indice quelconque. Et c’est comme ça que je suis tombée sur le manteau rouge de Félicie, accroché sous une grosse parka dans l’entrée de sa maison. — Donc Josiane aurait menti ? — Oui, à moins que Félicie ne soit repassée chez elle avant d’aller hanter le lac, mais son mari l’aurait interceptée. — Josiane avait une liaison avec son mari et ils ont comploté pour la faire disparaître ? suggéra Pervenche. — Pas tout à fait. Mais tu te rapproches de la vérité. Vois-tu, en fouillant la maison, j’ai découvert trente-quatre autres photos d’anniversaires de mariage. Toujours la même mise en scène et toujours la même inscription. — Jusqu’à ce que la mort nous sépare ? demanda Pervenche. — Oui, en fait, il ne s’agissait pas là d’une promesse… — Mais plutôt d’un avertissement, finit Pervenche. — Exactement. J’ai aussi découvert que Félicie n’avait pas de compte bancaire. — Donc elle était à la merci de son mari pour ses dépenses ? s’enquit Pervenche — Oui. Et à voir sa garde-robe, il n’était pas très généreux. — Est-ce qu’elle aurait simulé sa mort pour s’enfuir ? — Précisément, confirma Odile. — Comment a-t-elle réussi à fabriquer des résultats médicaux assez crédibles pour convaincre le docteur de Mirondel ? Odile se contenta de sourire. Pervenche fronça les sourcils et se tourna vers Célestine qui haussa les épaules. — Mais bien sûr ! s’exclama Pervenche. Le docteur était dans le coup ! — Exactement. Félicie et le docteur entretenaient une liaison depuis quelques années. Ils ont fini par trouver une façon de couler des jours heureux sans causer d’esclandre. — Donc, tout ça pour une histoire d’amour, à leur âge, grommela Pervenche, un peu vexée de ne pas avoir deviné le fin mot de l’histoire. — L’amour n’a pas d’âge, la réprimanda Célestine. Et puis le maire était méchant, elle a bien fait de partir avec le docteur. — Oui, dit Odile, je crois qu’il n’aurait jamais accepté son départ, et elle le savait. — Il était violent ? s’enquit Pervenche. — J’ai posé la question à Josiane. Elle m’a répondu qu’il était jaloux. Félicie avait voulu reprendre ses études quand son fils a commencé l’école, mais il le lui avait interdit. Il l’a toujours empêchée de passer le permis de conduire. Elle était complètement sous sa coupe. — Et la silhouette sur le lac ? demanda Célestine. — Je crois que c’est une invention de Josiane, pour nous mettre sur la piste de la noyade. Les rumeurs se répandent vite dans les petites communautés fermées comme Mirondel, et elle le savait bien. Elle a confié avoir vu quelqu’un près du lac à une ou deux voisines, et quelques heures plus tard, tout le monde était convaincu d’avoir aperçu une silhouette flotter sur l’eau. — Comment est-ce que tu as découvert la vérité ? demanda Pervenche. — C’est Josiane qui a craqué quand je suis arrivée chez elle vêtue du manteau rouge de Félicie. Elle a immédiatement perdu ses moyens et confirmé que le maire était loin d’être un homme aussi bon et chaleureux qu’il en avait l’air. Il s’était disputé avec son fils quelques années plus tôt et ils ne se voyaient plus. Mais Félicie avait gardé le contact avec lui. C’est lui qui est venu la chercher ce soir-là. Il a profité de ce que les habitants du village soient occupés à battre la campagne pour venir la chercher discrètement, alors qu’elle l’attendait au bord de la nationale. — Et le docteur, dans tout ça ? — Il s’est joint à la battue, puis a attendu trois mois pour ne pas éveiller les soupçons. Il a ensuite pris sa retraite. Ils coulent des jours heureux dans une petite maison en bord de mer. — Et tu as laissé Reporc conclure à une noyade accidentelle ? — Oui, dit Odile. Je n’ai pas fermé l’œil cette nuit-là. J’ai tourné en rond dans la chambre d’amis. J’ai écrit un début de rapport, puis je l’ai déchiré. Je me suis demandé ce qu’aurait fait Reporc, ce que toi tu aurais fait, Pervenche. Et puis j’ai décidé de ne rien dire. Quand je suis descendue dans la cuisine, le maire dormait encore. Reporc lisait la gazette locale. J’avais enfilé une sortie de bain rouge au-dessus de mon pyjama parce que la maison était glaciale, et… — Et quoi ? la pressa Pervenche. — Reporc m’a fait remarquer que cette couleur m’allait bien, et il m’a fait un clin d’œil… enfin je crois. Parfois je me demande si j’ai rêvé. Le trio Bartabot observa un silence pensif. L’horizon se teintait de rose et d’orange, et les angles saillants de la falaise émergeaient peu à peu de la brume. Elles regardèrent le soleil se lever sur le lac gelé. Une nuée de corbeaux traversa le ciel laiteux et se posa sur la berge. Trois coups fermement frappés à la porte interrompirent leur rêverie.
Cette série de cinq nouvelles met en scène Pervenche, Odile et Célestine à bord du Pic Express, en route pour une semaine à la montagne. Dans ce deuxième épisode, Pervenche évoque une affaire de meurtre par empoisonnement qui lui a donné du fil à retordre.
Guidé par les phares puissants de la locomotive, le Pic Express s’enfonçait dans la nuit, traversant à toute allure la campagne et les villages endormis. Une poignée de passagers avait déjà pris place dans la voiture-restaurant et sirotait leur cocktail de cet air blasé qui accompagne la richesse générationnelle. Des rameaux de pin piquetés d’ampoules miniatures couraient le long des fenêtres et rappelaient discrètement l’arrivée imminente des fêtes de fin d’année. La porte du wagon s’ouvrit dans un chuintement et le trio Bartabot fit son entrée. La haute société soleilcitoise était un groupe exclusif d’une cinquantaine de personnes et ces trois femmes n’en faisaient pas partie. Qui étaient-elles ?
Pervenche, Odile et Célestine Bartabot saluèrent leurs compagnons de voyage d’un signe de la tête puis rejoignirent la table qui leur avait été assignée. Célestine étala avec application les plis scintillants de sa robe sur la banquette en velours grenat puis poussa un petit soupir de contentement. La vaisselle cliquetait au rythme régulier des mouvements du train. Les assiettes en porcelaine blanche et les couverts en argent étincelaient sous la lumière tamisée des spots encastrés et de délicieux arômes d’oignons revenus au beurre et d’herbes fraîches s’échappaient de la cuisine. Célestine resplendissait de bonheur dans sa robe à paillettes bleue. Odile avait enfilé une robe noire ajustée qui lui arrivait au-dessus du genou et une paire de ballerines vernies. Pervenche, quant à elle, avait choisi un sobre tailleur-pantalon vert forêt qui soulignait la finesse de sa silhouette et un chemisier en soie couleur crème. Toujours intrigués, les passagers les observaient à la dérobée et se murmuraient leurs conjectures à grand renfort de regards entendus et de sourcils froncés. Un serveur engoncé dans une livrée excessivement amidonnée mit un terme à leurs tergiversations lorsqu’il posa la main sur sa poitrine et s’exclama : — Mais serait-ce donc là l’illustre Pervenche Bartabot ? Pervenche leva les yeux sur un homme d’une soixantaine d’années aux cheveux blancs coupés en brosse et aux pommettes saillantes. Ses yeux noisette pétillaient de joie. — Anatole. Anatole Lefrère. Mais quelle coïncidence ! répondit Pervenche. (Elle se tourna vers ses petites-filles.) Anatole travaillait comme sommelier au Renard Démasqué quand j’ai ouvert mon agence, expliqua-t-elle. Il a ensuite quitté le restaurant, probablement pour faire une fabuleuse carrière, je suppose ? Anatole afficha un sourire modeste. — J’ai servi dans quelques établissements étoilés, admit-il alors que deux taches rouges colorèrent ses joues pâles. Puis, j’ai pris ma retraite l’année dernière. Il sortit une bouteille de Dom Pérignon d’un seau à glace et l’ouvrit avec l’habilité que donne l’expérience. Le bouchon sauta dans un claquement sec et, d’un geste assuré, il fit danser le champagne dans les coupes. — Et qu’est-ce que vous faites ici, alors ? demanda Pervenche. Laissez-moi deviner, Anatole. La retraite manquait de piment ? — Oui, j’ai tellement pris l’habitude de passer mes soirées dans des salles de restaurants, à rencontrer des gens tous plus intéressants les uns que les autres. Et puis, la camaraderie du personnel, ça me manquait. Alors quand le chef de cuisine du Renard Démasqué m’a dit que le Pic d’Argent cherchait un sommelier, j’ai sauté sur l’occasion. Le serveur se décala pour laisser passer une dame dont l’imposante silhouette exigeait un accès complet à l’allée séparant les rangées de tables. Odile reconnut la passagère qui avait retardé le départ du train. Elle s’installa derrière le trio Bartabot et observa les convives d’un air sévère. Ses cheveux noirs tissés de mèches blanches étaient ramenés en un chignon épais et deux imposants pendants d’oreilles menaient à rude épreuve l’élasticité de ses lobes. Elle posa son regard noir et vide d’expression sur le trio Bartabot, et aussitôt, Pervenche se fendit d’un sourire avenant. — Souhaitez-vous vous joindre à nous ? offrit-elle. Ça serait dommage de ne pas partager en bonne compagnie le festin qui nous attend. La femme sembla prise au dépourvu. Pervenche avait parlé si fort que tous les passagers s’étaient tus et attendaient sa réaction. La passagère reprit vite contenance et esquissa un sourire, mais son regard resta glacé. Alertée par la soudaine générosité de sa grand-mère, dont l’intelligence et la perspicacité étaient inversement proportionnelles à son sens de la courtoisie, Odile avala son champagne de travers. Quelques instants plus tard, les épaules endolories par les vigoureuses claques que ses compagnons de voyage lui avaient assenées dans le dos, la grosse dame prit place à côté d’Odile dans un froufrou de taffetas. Pervenche fit rapidement les présentations, puis attendit que la dame en fasse de même. — Baronne Delajaretière, dit-elle comme à regret. — Enchantée, répondit Pervenche. Qu’est-ce qui vous amène au Pic d’Argent ? Vous allez skier ? s’enquit-elle sans une once d’ironie dans la voix. La baronne laissa échapper un grognement dédaigneux. — Certainement pas. Je vais juste prendre l’air de la montagne pour une petite semaine. C’est mon médecin traitant qui me l’a recommandé. Il paraît que c’est bon pour l’hypertension et pour le cœur. — C’est exactement ce que mon docteur m’a dit, dit Pervenche qui n’avait pas mis les pieds dans un cabinet médical depuis dix ans. Et ça ouvre l’appétit aussi. Pervenche se tourna vers le sommelier. — Anatole, dites-nous, qu’est-ce qu’ils nous ont préparé en cuisine ce soir ? Le sommelier se frotta les mains et étira ses lèvres fines en un sourire narquois. — Vous n’allez pas être déçue. En entrée, le chef nous a cuisiné un velouté de champignons. Il éclata de rire et Pervenche l’imita. Décontenancées, Odile, Célestine et la baronne les dévisagèrent avec curiosité. — Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? demanda la rombière d’un ton glacial. Pervenche qui riait encore s’essuya les yeux du coin de sa serviette de table. — Eh bien, voyez-vous, j’ai rencontré Anatole au Renard Démasqué lors d’une enquête. Le restaurant avait ouvert ses portes un an plus tôt et semblait promis à un avenir brillant, jusqu’au soir où un célèbre critique gastronomique venu évaluer les talents du chef de cuisine est mort empoisonné par une poêlée de champignons. — Quelle horreur ! s’exclama la grosse dame. Elle lança un regard soupçonneux sur les assiettes de potage crémeux que le personnel du Pic d’Argent distribuait. Le petit homme rond installé à la table adjacente à la leur reposa son couvert et afficha une mine boudeuse. — Ne vous inquiétez pas. Cette soupe est aussi inoffensive que délicieuse. Je l’ai moi-même goûtée en cuisine, les rassura un serveur, en fusillant le sommelier du regard. Anatole haussa les épaules en guise d’excuse. — D’ailleurs, elle sent drôlement bon, vous ne trouvez pas ? ajouta le serveur. L’assemblée acquiesça, mais le petit homme afficha une moue sceptique. —Je ne saurais vous le dire, j’ai perdu l’odorat à la suite d’une grosse grippe il y a de cela quelques années. Mais ça ne m’empêche pas d’avoir du flair, ajouta-t-il avec un rire satisfait. Il posa alors sa cuillère et attendit avec méfiance que les passagers avalent les premières cuillères de potage, puis rassuré par l’absence de convulsions foudroyantes, il goûta sa soupe du bout des lèvres. — On ne peut être trop prudent, dit-il avec un rire gêné, à l’attention de la table de Pervenche. Odile reconnut le passager qui s’était trompé de wagon plus tôt dans la soirée. Intriguée, elle déclina son identité, puis présenta sa grand-mère, sa sœur et la baronne. — Jules Navet, dit l’homme au crâne dégarni et à la moustache fournie. Détective privée. — Vraiment ? demanda la baronne incrédule. Il y a une convention de détectives au Pic D’argent ? se moqua-t-elle. — Pourquoi cette curieuse question ? s’enquit l’homme en pinçant les lèvres. La baronne désigna Odile et sa grand-mère d’un geste de la main. — Ces dames sont aussi détectives privées. Il faut croire que c’est une profession à la mode, ajouta-t-elle avec un petit rire condescendant. — Quelle étrange coïncidence, dit l’homme en lissant sa moustache. — En effet, dit la baronne. À croire que n’importe qui peut exercer cette profession… Navet lâcha un léger claquement de langue. — C’est une profession qui exige des qualités que peu de gens possèdent. — Comme quoi, par exemple ? — La perspicacité pour commencer, répondit Jules Navet. — Madame Bartabot, qu’en pensez-vous ? s’enquit la baronne avec un sourire amusé. Pervenche réfléchit un instant. — Je dirais plutôt l’esprit d’observation, dit-elle enfin. Être toujours aux aguets, remarquer des détails que les autres ignorent. — Et alors que nous parlons, vous êtes aux aguets ? se moqua-t-elle. Qu’avez-vous remarqué dans ce wagon depuis notre arrivée ? Pervenche répliqua sans même hésiter : — Dans ce wagon ? Notre serveur est gaucher, monsieur Navet porte des talonnettes dans ses chaussures et vos doigts, l’index et le majeur, sont soudés : vous portez donc votre alliance à la main gauche.
— Vexée, la baronne enfouit ses mains sous sa serviette de table. — Je vois, dit-elle enfin. Je suis moi-même assez observatrice. Pourrais-je être détective ? — Mettons-vous à l’épreuve, ma chère baronne. (Il se tourna vers Pervenche.) Madame Bartabot, racontez-nous donc cette histoire de champignons empoisonnés et voyons qui de nous trouvera le coupable en premier. La baronne haussa les épaules, mais tourna la tête vers Pervenche, visiblement intriguée. Cette dernière s’essuya la bouche sur sa serviette de table, puis avala une gorgée de Chinon rouge. — D’accord, dit-elle en se prenant au jeu. Pourquoi pas. Voyons. Par où commencer ? Elle se cala contre la banquette puis débuta son récit. — Le Renard Démasqué avait la réputation de ne servir que des produits du terroir à l’époque. Le restaurant était particulièrement connu pour sa carte de champignons sauvages. Les gens venaient de très loin pour goûter des plats à base de spécimens rares. Le gérant s’approvisionnait chez une certaine avec Léotie Micelle, une cueilleuse locale. — C’est elle qui a fait le coup ? la coupa le détective, la bouche pleine de pain. Pervenche le toisa par-dessus ses lunettes puis reprit. — La police a rapidement conclu qu’elle était coupable. Elle leva la main vers Jules Navet pour lui signaler qu’elle ne tolérerait plus d’interruptions intempestives. Elle était sur le point d’être inculpée quand j’ai accepté l’affaire, à la demande du gérant. L’avocat de Léotie lui conseillait de plaider l’homicide involontaire. Pervenche fit une pause, et Odile prit la parole. — Elle avait un mobile ? demanda-t-elle. — Non, elle n’avait absolument aucune raison de saboter sa relation avec le Renard Démasqué. Et personne ne l’accusait de meurtre. On la soupçonnait juste de s’être trompée de champignons. Mais Léotie n’aurait jamais commis cette erreur et a dès le départ soutenu que quelqu’un avait remplacé les chanterelles par une espèce qui leur ressemble, mais qui est toxique. — Et vous l’avez crue ? demanda le détective avec un petit rire moqueur. — Oui, rétorqua Pervenche. Léotie m’a expliqué la différence entre les champignons qu’elle avait apportés et ceux qui ont tué le critique gastronomique. Ils se ressemblaient, mais les différences étaient notoires, même pour une amatrice comme moi. — Qui était présent au restaurant le jour du crime ? intervint la baronne. — Excellente question, répondit Pervenche. C’est exactement ce que j’ai demandé au gérant quand je suis allée lui rendre visite le lendemain de l’arrestation de Léotie. Le jour du décès du critique, Léotie a fait sa livraison en fin de matinée. C’est le maître d’hôtel, Francis, qui a reçu la commande. Jérôme, le cuisinier est arrivé vers treize heures, la serveuse, Marise, et Anatole, le sommelier, sont arrivés vers dix-sept heures. Le restaurant a accueilli les premiers clients à dix-neuf heures. — Et le plongeur ? demanda Odile. — Le plongeur, Florent, est arrivé en retard ce jour-là. Jérôme avait déjà commencé à préparer la fricassée de champignons sauvages pour le critique gastronomique. — Est-ce qu’il est mort immédiatement ? demanda encore la baronne. — Non, mais il s’est plaint de douleur au ventre et à la poitrine quelques minutes après avoir fini le plat principal. Les douleurs se sont intensifiées. Le personnel a d’abord cru à un problème cardiaque, après tout, l’homme était en surpoids et avait des antécédents cardiaques. Une ambulance est venue le chercher. Il est mort quelques heures plus tard à l’hôpital. L’autopsie a révélé que la cause de la mort était un empoisonnement causé par des champignons vénéneux. Léotie a été arrêtée au petit matin. L’arrivée d’un serveur interrompit la conversation. Il débarrassa les assiettes de velouté de champignons, constatant au passage que la baronne et Jules Navet avaient à peine touché la leur. — Si le maître d’hôtel a reçu la commande de champignons, il aurait très bien pu les échanger, d’autant qu’il était seul avec le gérant dans le restaurant en début d’après-midi, suggéra Jules Navet, en lissant sa moustache touffue. Pervenche acquiesça silencieusement. — Mais le cuisinier aurait tout aussi bien pu faire la même chose, quand il était seul en cuisine, contra la baronne. — Certes, admit Pervenche. — Et les serveurs auraient pu glisser des champignons toxiques dans la poêlée avant de servir les clients. — Oui, confirma Pervenche. Cela aurait été un peu plus délicat, mais malgré tout possible. — Alors, je suppose que tu as interrogé le personnel ? demanda Odile. — Oui, bien sûr. Je suis arrivée en fin de journée, et le cuisiner, le maître d’hôtel et les deux serveurs étaient en train de manger en cuisine. — Qu’est-ce qu’ils mangeaient ? demanda Célestine, qui aimait les mystères, mais pas autant que les bons petits plats. — Oh ! là là, Célestine, je ne me souviens plus, dit Pervenche. Ça fait si longtemps… — Moi, je me souviens, interrompit Anatole, en enfonçant son tire-bouchon dans le grand cru d’Alsace qui accompagnait la sole meunière. — Les restes de risotto aux cèpes de la veille, la spécialité de Jérôme. Il secoua la main. — Un vrai régal ! Le bruit du bouchon qui s’extirpait de la bouteille accompagna son dernier mot, et Anatole remplit les verres. — Et donc, tu es allée interroger le personnel ? reprit Odile. — Oui. J’ai commencé par le cuisinier. Jules Navet sortit un calepin et retira le capuchon d’un stylo Mont-Blanc rutilant puis se concentra sur les paroles de Pervenche. — Jérôme travaillait au Renard Démasqué depuis trois mois. Il venait d’un grand restaurant, mais originaire de Soleilcity, il avait voulu se rapprocher de sa mère qui prenait de l’âge. Il m’a tout de suite confié qu’il avait eu une brève liaison avec la serveuse du restaurant, Marise. Marise avait vite pris leur relation au sérieux et avait très mal réagi quand il lui avait expliqué qu’il ne recherchait rien de permanent. — Très mal réagi, c’est-à-dire ? demanda Odile. — Elle aurait crevé les pneus de sa voiture. — Ah oui, quand même, murmura Odile. La baronne pinça les lèvres. — C’est pitoyable de s’attacher à quelqu’un qui ne veut pas de vous, cracha-t-elle. Pervenche hocha la tête. Sur ce plan-là, elles étaient bien d’accord. — Vous avez interrogé Marise, je suppose ? intervint Jules Navet. — Oui, la serveuse a admis avoir vandalisé la voiture du cuisinier, mais selon elle, elle était passée à autre chose et voyait quelqu’un depuis plusieurs mois. Elle m’a aussi conseillé au passage de creuser un peu dans le passé de Jérôme. Pour gagner du temps, j’ai demandé au cuisinier ce que j’allais forcément trouver si j’effectuais quelques recherches. Il a vite lâché le morceau. Pervenche fit une pause pour avaler quelques bouchées de la sole meunière qui refroidissait dans son assiette et les convives l’imitèrent. — Jérôme m’a avoué qu’il avait été licencié du restaurant où il travaillait avant de prendre la tête de la cuisine du Renard Démasqué, continua Pervenche. Il aurait reçu une critique particulièrement sévère d’un grand gastronome. — Laissez-moi deviner, exulta la baronne. Elle posa une main chargée de bagues sur le bras de Pervenche. — Le même critique que celui qui est mort au Renard Démasqué ? — Exactement, confirma Pervenche en se dégageant de son emprise. — C’est donc le cuisinier qui a fait le coup ! s’exclama Jules Navet. — Pff, cracha la baronne. C’est bien trop flagrant, enfin. — Mais la police ne s’est rendu compte de rien, ma chère, la contredit le détective, puisqu’elle a arrêté la cueilleuse de champignon. Il leva son verre à la santé de la baronne et lui adressa un clin d’œil insolent. — Jérôme m’a fait remarquer qu’il aurait agi de façon beaucoup plus subtile s’il avait vraiment voulu se débarrasser du critique, continua Pervenche. Et puis, Jérôme lui-même a été hospitalisé ce soir-là. Il avait goûté son velouté à plusieurs reprises parce que, selon lui, quelque chose clochait. — Qui d’autre a goûté ce velouté ? demanda Odile. — Excellente question, la complimenta sa grand-mère. Anatole, Jérôme, le cuisinier, ainsi que le gérant. Ils ont tous les trois été hospitalisés ce soir-là. Lèvres pincées, front plissé, Jules Navet consulta ses notes. — Et la serveuse ? demanda-t-il enfin. — Elle a refusé, elle surveillait sa ligne. — Et le maître d’hôtel ? — Il a refusé aussi. Il était allergique aux champignons. Une serveuse apparut et emporta les assiettes, puis déposa un plateau de fromages et un panier de pain croustillant sur la table. — Alors, qui a fait le coup ? demanda Pervenche. — Le cuisinier et la serveuse ont tous les deux un motif, commença Odile. — Le maître d’hôtel et Marise ont tous les deux eu accès aux champignons avant le cuisinier, fit remarquer la baronne. — Un silence pensif tomba sur l’assemblée. Pervenche croisa les bras et les regarda tous un à un. — La serveuse, dit enfin la baronne. — Le cuisinier, dit Jules Navet. — Je ne sais pas, dit Odile. — Pour être honnête, si le coupable n’avait pas spontanément confessé son crime, je ne sais pas si j’aurais réussi à l’identifier. Célestine, qu’est-ce que tu en penses ? demanda gentiment Pervenche. Jules Navet esquissa un petit sourire condescendant qu’Odile lui fit ravaler d’un regard meurtrier. — Moi ? Je ne sais pas qui a fait le coup, répondit Célestine, qui avait insisté pour garder son assiette et qui s’affairait à éponger la sauce au vin blanc à l’aide d’un morceau de baguette. Mais quand on est allergique aux champignons, on ne mange pas de risotto aux cèpes. Tous les regards convergèrent vers Célestine, qui enfourna tranquillement le bout de pain dans sa bouche. — Bon sang, Célestine, dit enfin sa grand-mère lorsqu’elle eut retrouvé sa voix. Mais je n’y avais pas pensé. Le maître d’hôtel mangeait effectivement ce risotto aux cèpes le soir où je suis venue interroger le personnel. — Mais il a refusé de goûter la fricassée de champignons parce qu’il était prétendument allergique, finit Odile. Elle passa la main autour de l’épaule de sa sœur qui se nicha tout contre elle, le visage rose de plaisir. — Et le maître d’hôtel a confessé le crime ? demanda Jules Navet visiblement vexé. — Oui, il n’a pas tenu le coup longtemps. Il transpirait à grosses gouttes pendant l’interrogatoire, il s’est contredit trois fois puis il a fondu en larmes et avoué avoir remplacé les chanterelles par des champignons vénéneux. Il ne voulait tuer personne, selon ses dires, mais simplement discréditer Léotie Micelle et faire embaucher son neveu qui faisait de l’élevage de champignons à Tartanchon. — Il ne savait pas que ces champignons étaient mortels ? — Techniquement, ils sont vénéneux, mais pas mortels. Et selon lui, il en avait mis juste quelques-uns dans la fricassée de chanterelles. Malheureusement, le critique souffrait de troubles hépatiques et il en est mort. — Quelle malchance, commenta la baronne. — Pour le critique ? demanda Pervenche en levant un sourcil. — Oui, pour le critique et aussi pour le maître d’hôtel. Il ne voulait tuer personne. — Dans ce cas-là, on ne fait pas manger des champignons vénéneux aux gens, fit remarquer Célestine avec son bon sens coutumier. La serveuse arriva sur ces entrefaites et remplaça le plateau de fromages par un assortiment de mignardises qui firent briller les yeux de Célestine comme des étoiles. Pervenche commanda une tisane, Odile un thé et le détective et la baronne optèrent tous les deux pour un cappuccino. — De toute façon, je ne dors bien que dans mon lit, annonça-t-elle en guide d’explication. — Pareil pour moi, dit Navet. Pervenche se tourna alors vers le détective. — Et vous, mon cher, partagez donc une affaire qui vous a donné du fil à retordre. — Oh ! là là, laissez-moi réfléchir, dit-il, la moustache pleine de crème fouettée. Il se lança alors dans un récit complexe mettant en cause un couple en voyage de noces lors d’une croisière en Europe. Une fois le récit conclu, le trio Bartabot prit son congé et regagna ses quartiers. Le personnel de bord en avait profité pour retirer les couvre-lits et regonfler les oreillers. Célestine passa à la salle de bain et troqua sa robe contre son pyjama. Quelques instants plus tard Pervenche et Odile lui souhaitaient une bonne nuit et tiraient le rideau qui séparait la couchette du reste de la cabine. — J’ai passé une excellente soirée, dit Odile. Mais je me demandais, pourquoi est-ce que tu as invité la baronne à se joindre à nous ? — Pourquoi pas ? On n’allait tout de même pas la laisser dîner toute seule ? s’indigna Pervenche. — La Pervenche que je connais depuis ma tendre enfance n’a jamais été particulièrement soucieuse du bien-être des autres, surtout quand il s’agit d’inconnus. — Oh, tu sais, quand on vieillit, on se radoucit. C’est pénible, d’ailleurs. Pervenche avait de nouveau déplié La Gazette de Soleilcity. Odile l’observa quelques instants puis alla, elle aussi, se changer. Elle s’était levée aux aurores pour finir un rapport d’enquête et avait hâte de se glisser entre les draps frais de sa couchette et laisser le Pic Express la bercer. — Bonne nuit, Pervenche, dit-elle en tirant à son tour le rideau. — Bonne nuit. Je vais lire un peu et je vais me coucher. Enveloppée du halo doré d’une lampe de lecture, Pervenche replia pensivement son journal et le posa sur la table. Elle resserra les pans de son gilet puis se cala dans l’angle de la banquette et du panneau de bois verni qui habillait les murs. Elle s’absorba dans le paysage nocturne qui défilait silencieusement par la fenêtre. La silhouette décharnée d’arbres nus succédait à celle de hameaux endormis, à peine reconnaissables sous le ciel sans lune. Un tunnel aspira soudain le train, et quand il le recracha quelques instants plus tard, des cristaux de givre se propageaient sur la vitre, signalant qu’ils avaient commencé leur ascension de la montagne. Pervenche se laissa hypnotiser par les délicates arabesques qui dansaient sur la fenêtre. Au détour d’un virage, le monstre d’acier émit une série de cliquetis métalliques. Bercée par les roulements, elle cligna des paupières et s’endormit. Un strident coup de sifflet la réveilla brutalement. Le train ralentit puis s’arrêta dans un crissement de freins. Odile émergea d’un bond de sa couchette. — Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle, hagarde et échevelée. — Je n’en ai aucune idée, répondit Pervenche en posant un châle sur ses épaules. Mais je vais aller voir.
Cette série de cinq nouvelles s’ouvre alors que Pervenche, Odile et Célestine montent à bord du Pic Express, en route pour une semaine à la montagne. Dans ce premier épisode, Pervenche revient sur sa toute première visite à la station du Pic d’Argent et sur l’affaire criminelle qu’elle a résolue avec une telle rapidité et finesse qu’elle s’est vu offrir une invitation à vie dans l’établissement.
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Crime au Sommet L’horloge de l’église adjacente à la gare de Soleilcity sonna six fois. Les vibrations du dernier son de cloche se réverbérèrent longtemps dans la nuit qui enveloppait déjà la ville. Le chef de gare consulta sa montre. Encore sept minutes avant l’arrivée du Pic Express. Il reprit ses cent pas le long du quai. Son uniforme en laine épaisse lui tenait chaud, mais le froid humide du ciment s’infiltrait par la semelle de ses chaussures et il ne sentait plus ses orteils. Il avait hâte de faire embarquer les passagers dans le dernier train de la journée et d’aller retrouver la chaleur de sa cheminée, le moelleux de son fauteuil et le réconfort d’une bonne soupe de poireaux. La lumière jaune des lampadaires révélait une multitude de flocons de neige qui s’accumulaient peu à peu sur les bancs comme une couche de sucre glace sur un gâteau. Quelques instants plus tôt, les passagers avaient quitté le confort du petit café et s’étaient agglutinés les uns contre les autres sur le quai, formant une masse informe qui grandissait au fur et à mesure qu’elle absorbait de nouveaux venus. Au loin, le sifflement d’un train annonça l’arrivée imminente du Pic Express. Les silhouettes se penchèrent à l’unisson pour guetter son apparition. Le ronronnement du moteur, d’abord imperceptible, s’intensifia jusqu’à en devenir assourdissant. Puis les phares de la machine percèrent la brume et la locomotive émergea brutalement de l’obscurité. Les passagers s’agrippèrent à leur chapeau que le vent menaçait d’emporter. Le défilé des wagons ralentit peu à peu, puis la locomotive s’immobilisa dans un grand soupir. Une fois les portes ouvertes, les voyageurs s’empilèrent à la hâte dans le train. Le chef de gare s’assura que tout se déroulait dans l’ordre puis tourna son attention vers les quatre voitures de première classe qui avalaient un à un les passagers tirés à quatre épingles. Sa mère lui disait souvent que l’argent ne faisait pas le bonheur et les visages renfrognés de cette cohorte de privilégiés corroboraient cette opinion. Traits pincés et expressions condescendantes, ces gens ne manquaient de rien, sauf de bonne humeur, songea-t-il avec un haussement d’épaules. Comme pour lui donner tort, un éclat de rire s’échappa d’un groupe à la traîne. Une jeune fille emmitouflée dans un épais manteau était en proie à un fou rire où Jules décela la joie, l’excitation, mais aussi la nervosité. Il n’aurait pas su lui donner d’âge. Ses yeux légèrement bridés, son nez quelque peu aplati et sa petite taille lui révélèrent sa trisomie. Elle était accompagnée d’une grande dame mince d’une soixantaine d’années et d’une femme qui devait avoir la trentaine. Le chef de gare pressa le pas pour les rejoindre. — Vous allez louper votre train, mesdemoiselles Bartabot, si vous ne vous dépêchez pas un peu, dit-il avec un sourire avenant. — C’est la faute de ma sœur, dit la jeune femme. Célestine a tenu à finir son chocolat chaud, le mien et celui de notre grand-mère. — Vous aimez le chocolat, mademoiselle ? dit-il en s’adressant à la jeune fille emmitouflée. — Oui, admit-elle en rougissant. — Dans ce cas, toutes mes excuses. Je suis moi aussi un grand amateur de chocolat, dit-il d’un ton jovial. Il aida Célestine à se hisser sur la plateforme, déposa leurs bagages à l’entrée du wagon puis referma la porte. Il plissa les yeux pour discerner le petit groupe par la fenêtre embuée. Je suis moi aussi un grand amateur de chocolat, murmura-t-il. Quelle andouille, il n’aurait pas pu trouver quelque chose de plus intelligent à dire à la fameuse Pervenche Bartabot ?
— Je peux voir votre billet ? demanda poliment une femme en uniforme. Ses cheveux bruns étaient rassemblés en un chignon serré à la base de sa nuque, suffisamment bas pour ne pas entraver la casquette réglementaire des employés de la compagnie. Elle posa un bref regard sur les vêtements et les bagages modestes du petit groupe. — Mais bien sûr, répondit Pervenche en sortant sa réservation de son sac. — Alors, vous êtes dans le wagon 2. Ça va vous plaire, enfin j’espère. C’est celui que je préfère. D’un geste ferme, la cheffe de wagon souleva leurs deux valises, révélant une force étonnante derrière sa silhouette fine, puis les conduisit jusqu’à leurs quartiers. — Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, surtout, n’hésitez pas. Je m’appelle Nadine. Quelques instants plus tard, Odile Bartabot refermait la porte coulissante derrière elle et entreprit de libérer Célestine des multiples couches de vêtements sous lesquels leur mère l’avait cachée. Une fois les manteaux et les bagages rangés, Odile tourna son attention vers la cabine. — Waouh ! Pervenche ! Tu as gagné au loto ? dit-elle après quelques secondes. Mais plongée dans la gazette de Soleilcity, sa grand-mère leva le doigt pour la faire taire. Vexée, Odile s’assit sur la banquette et ouvrit le rideau pour observer le quai de gare désert. Le reflet imprécis de son visage dans la vitre effaçait la cicatrice qui marquait son profil droit. Elle eut l’impression d’avoir voyagé dans le temps, avant l’accident qui lui avait fait quitter la police. Elle sentit le regard de sa grand-mère posé sur sa nuque et se retourna. Pervenche replia le journal d’un air pensif et le rangea dans son sac. — Non, je n’ai pas gagné au loto. Enfin, pas littéralement. Disons que le président du groupe Pic Voyages me devait une faveur que je n’ai jamais encaissée. Odile esquissa une petite moue. — Une faveur ? Quel genre de faveur ? — Une semaine dans sa station de ski une fois par an, tous frais payés. Comme je n’ai que très peu profité de cet arrangement par le passé, Romuald Claret m’a offert d’inviter deux personnes de mon choix cette année. Odile caressa du regard les spots encastrés qui baignaient la suite d’une lumière ambrée. Deux banquettes en velours vert se faisaient face, séparées par une table en bois blond. Le sol était couvert d’une épaisse moquette ocre. Les couchettes superposées se trouvaient au fond de la cabine. — Et qu’est-ce que tu as fait pour mériter ce traitement de luxe ? demanda Odile. — J’ai sauvé Romuald d’une faillite certaine, répondit Pervenche d’un ton distrait. — Et… commença Odile. La porte s’ouvrit brutalement sur un petit homme rond au teint rubicond et aux cheveux blonds, coiffés de sorte à dissimuler une calvitie avancée. — Ah, mon Dieu, dit-il, indigné. Vous êtes dans ma suite ! Pervenche leva un sourcil, mais ne bougea pas de sa banquette. Odile s’empara de la réservation qu’il lui tendait. — Je crois que vous vous trompez, monsieur, dit-elle enfin. Vous êtes ici dans le wagon 2, et vous avez réservé le wagon 3. — Vous êtes sûre, madame ? Odile l’accompagna dans le couloir et indiqua du doigt le chiffre doré qui marquait la suite adjacente. — Oh, je vois. J’avais pourtant demandé la cabine 3, dit-il à regret. Je m’excuse de vous avoir dérangées. Odile referma la porte avec un sourire poli. — Où en étions-nous ? demanda-t-elle. — La faveur de Romuald, expliqua Célestine. On se met tout de suite en pyjama ? suggéra-t-elle. On sera plus à l’aise, non ? Célestine adorait les pyjamas. Elle en avait tout une collection, de préférence des pyjamas moelleux et qui tenaient chaud, même si le wagon était bien chauffé, à en juger par la condensation qui couvrait les vitres. — Oui, vas-y, Célestine ! Mets-toi à l’aise. On peut manger ici, non ? demanda Odile qui n’avait pas particulièrement envie de se frotter à la haute bourgeoisie soleilcitoise. — Oui, bien sûr, répondit sa grand-mère. On sera aussi bien. Célestine disparut derrière la tenture qui séparait les couchettes de la cabine principale. Quelques instants plus tard, elle était de retour, vêtue d’un ensemble en pilou bleu marine, orné d’un croissant de lune jaune. Odile se tourna vers sa grand-mère. — Alors, ce Romuald, comment est-ce que tu lui as sauvé la mise ? Tu nous racontes ? Odile se cala dans la banquette et étala une couverture sur ses jambes et celle de sa sœur. Pervenche, quant à elle, ferma les rideaux puis enveloppa ses épaules d’un châle en laine fine et prit place sur le sofa opposé. — Ça remonte, cette histoire. — Ça remonte au début de ta carrière ? demanda Odile. — Non, c’était après le départ de Gaspard. On venait de s’installer dans les locaux de la Main dans le Sac. J’avais résolu une belle affaire et on avait décidé d’aller passer un week-end à la montagne avec Jean-Gabriel. — Et vous êtes allés à la station du Pic d’Argent ? — Voilà. C’est Jean-Gabriel qui a insisté pour qu’on s’y rende. — Sans sa femme, je suppose ? Pervenche baissa la tête pour toiser sa petite-fille par-dessus ses lunettes. — Sans sa femme, effectivement, confirma-t-elle lentement. Il connaissait l’investisseur qui venait d’ouvrir le Pic d’Argent. L’hôtel était alors tout neuf, et pour être honnête, le personnel n’avait pas encore pris ses marques. Il n’y avait pas de savon dans les salles de bain, notre lit n’avait qu’un oreiller, la réception n’a jamais répondu à nos appels parce qu’il y avait un problème avec la ligne téléphonique. Maintenant que j’y pense, j’aurais dû trouver cela suspect, mais nous étions, comme le reste des résidents, des invités d’honneur, donc quand on ne paie pas, on ne se plaint pas non plus. — Donc, c’était plutôt un test ? Pour roder la machine ? — Voilà, acquiesça Pervenche. J’ai d’ailleurs hâte de voir où ils en sont. Romuald a ouvert deux autres établissements depuis, donc je suppose que cela a bien marché, son affaire. Quoi qu’il en soit, nous étions à l’hôtel depuis deux jours quand un cri m’a alertée. J’étais remontée dans ma chambre en fin d’après-midi pour aller chercher un gilet. Il faisait un froid de canard dans le restaurant et il neigeait sans interruption depuis notre arrivée. Je me suis précipitée dans le couloir. Là, planté sur le seuil d’une suite située à l’autre bout du couloir, se tenait un des hommes de l’équipe de maintenance, les mains dégoulinantes de sang. Il fixait l’intérieur de la chambre, livide. — Eh bien justement, interrompit Odile, il fait un peu frais ici aussi, non ? J’aimerais bien une tasse de thé, dit-elle en levant les sourcils à l’attention de sa grand-mère. — Oh oui, je vois. Célestine, tu pourrais demander à notre cheffe de wagon de nous apporter un en-cas ? — Tu ne veux pas que j’entende la suite de l’histoire, maugréa Célestine. Je ne suis pas bête. — Et demande-lui un assortiment de petits gâteaux, ajouta Pervenche. — Bon, d’accord, s’inclina Célestine, sa gourmandise légendaire prenant le dessus sur sa curiosité. — Et je suppose qu’il y avait un cadavre dans la chambre ? avança Odile, une fois sa sœur partie. — Oui. Un bien triste spectacle. Une femme gisait au sol, le profil complètement emporté par un coup violent, visiblement asséné par l’extincteur posé à côté d’elle. — C’est le réparateur qui l’avait tuée ? Pervenche secoua la tête en signe de dénégation. — Jean-Gabriel était convaincu qu’il avait fait le coup, mais ce n’était pas le cas. La découverte de la victime avait tellement choqué ce pauvre homme qu’il en avait brisé l’ampoule qu’il tenait dans les mains. Quand je lui ai demandé ce qu’il faisait là, il a bredouillé que madame Claret l’avait appelé pour réparer une lampe qui ne fonctionnait pas. Selon lui, la porte était entrouverte et c’est comme ça qu’il avait découvert le cadavre. — Donc Valérie est morte d’un coup d’extincteur qui a probablement causé une fracture fatale. Ça ressemble à un crime non prémédité. Le meurtrier a utilisé ce qu’il avait sous la main. Pervenche fronça les sourcils. — Ou du moins, c’est ce qu’il a voulu faire croire, se corrigea Odile. Sa grand-mère hocha la tête puis reprit son récit. — J’ai dit à Ernest, l’homme en question, de ne rien toucher, et surtout pas la victime, et d’appeler la police. Mais je me suis alors souvenue que le téléphone ne fonctionnait pas. — Quelle situation classique, commenta Odile avec envie. Pervenche acquiesça avant de continuer : — En dépit du visage abîmé de la victime, j’ai tout de suite reconnu Valérie, la femme de Romuald Claret, notre hôte. J’ai demandé à Jean-Gabriel d’aller chercher Romuald. Il s’est effondré en découvrant le corps de sa femme, le pauvre. Elle ne l’aimait pas, mais lui l’aimait pour deux. J’ai ensuite demandé à Jean-Gabriel d’accompagner Romuald dans notre chambre et j’en ai profité pour examiner rapidement la pièce. Une chambre d’hôtel de luxe classique. La porte d’entrée menait sur un salon privé, une porte s’ouvrait sur une chambre décorée d’épaisses tentures, et meublée d’un lit de deux personnes flanqué de deux tables de nuit. Il y avait une salle de bain attachée à la chambre. Et bien sûr, il y avait des miroirs partout. Les riches aiment s’admirer. La porte s’ouvrit et Célestine réapparut. Elle se frottait les mains d’excitation. — Nadine, elle va nous apporter un plateau avec des petits gâteaux, du thé et du chocolat. Elle m’a dit que le train allait partir un peu en retard. On attend un passager. — Je vois que toi aussi, tu enquêtes, la taquina Pervenche. Célestine rougit de plaisir. Elle aimait son travail au rayon fruits et légumes d’une épicerie fine de la ville, mais aurait préféré être détective privée, comme sa sœur et sa grand-mère. Elle reprit sa place sous la couverture et tendit l’oreille. — Je suis donc allée interroger le personnel et j’ai rapidement découvert que Romuald et Valérie étaient au beau milieu d’un divorce très contentieux. Sa femme voulait le quitter, mais ils avaient un contrat de mariage. Valérie n’avait droit à rien du tout. Et Romuald était toujours très amoureux de sa femme. — Donc Romuald l’aurait tuée parce qu’elle voulait partir ? interrompit Odile, sceptique — Selon la femme de chambre, expliqua Pervenche, Romuald aurait à plusieurs reprises menacé de tuer Valérie si elle partait. — Donc tout porte à croire que Romuald était coupable. Il aurait perdu le contrôle de ses émotions ? — Oui, c’est ce que je me suis dit, un moment de folie. Sa femme était capable de le mettre hors de lui. Ce n’est bien sûr pas une excuse. Les hommes nous mettent régulièrement en colère et nous ne les assassinons pas pour autant. Mais le personnel m’a confié que leurs disputes étaient si violentes que la police avait dû intervenir plusieurs fois. — Il n’y a pas de fumée sans feu, je suppose, dit Odile qui ne semblait pas convaincue. Après tout, vingt ans plus tard, Romuald dirigeait toujours l’hôtel et en avait même ajouté deux autres. — Est-ce qu’il manquait quelque chose dans sa chambre ? demanda-t-elle. — Que oui ! Le coffre-fort était ouvert et avait été vidé de son contenu. — De l’argent ? — Des bijoux, la corrigea sa grand-mère. Romuald avait prévu un dîner en grande pompe pour inaugurer la station de ski, et il avait offert une parure en diamants à sa femme. — Intéressant, dit simplement Odile, intriguée. — La parure se composait d’un collier, d’une paire de boucles d’oreilles et d’un bracelet. Le collier et le bracelet avaient disparu, mais j’ai retrouvé les pendants d’oreilles dans la table de nuit de Romuald, dans sa suite au dernier étage de l’hôtel. — Il t’a laissé fouiller sa suite ? — Je ne lui ai pas demandé la permission. — Donc, Romuald et sa femme faisaient chambre à part ? — Oh oui, dit Pervenche avec un petit rire. L’animosité était palpable quand ils étaient dans la même pièce. — Qu’a dit Romuald quand tu l’as confronté ? — Il a bien sûr juré son innocence. Il n’avait aucune idée de la façon dont les boucles d’oreilles s’étaient retrouvées dans sa chambre. Bref, tu connais la chanson. Et puis, la police est arrivée sur ces entrefaites et Romuald se voyait déjà ruiné et en prison pour le restant de ses jours. L’inspecteur chargé de l’affaire a fait une enquête sérieuse, mais tout portait à croire que Romuald était coupable, et son avocat lui conseillait de plaider le crime passionnel. — C’est à ce moment-là que j’ai fait remarquer à l’inspecteur que les lampes de la suite de Valérie fonctionnaient toutes parfaitement. Odile fronça les sourcils. Pourquoi Valérie a -t-elle appelé la maintenance, alors ? Exactement. Et ce que j’ai trouvé encore plus étrange, c’est qu’Ernest avait la charge de la télécommunication, pas de réparations. Donc il aurait pu couper les lignes téléphoniques, dit soudain Célestine avec cette perspicacité qu’elle manifestait parfois. Mais ce n’est pas tout, continua Pervenche. En examinant le corps, j’ai remarqué que Valérie Claret semblait s’être habillée dans l’urgence. Son chemisier en particulier était mal boutonné. Ce n’était pas son genre, Valérie était toujours vêtue de façon impeccable. Odile se mordit la lèvre inférieure, mais ne dit rien. Cette affaire aux abords simples s’avérait de plus en plus complexe. Un léger frappement interrompit le récit de Pervenche. — Entrez, dit Odile. La cheffe de wagon pénétra dans la suite, chargée d’un lourd plateau couvert de friandises et de boissons chaudes. — Nous avons du retard ? s’enquit Pervenche. — Oui, répondit Nadine en versant l’eau bouillante sur les sachets de thé. Nous attendons une passagère d’importance. — Suffisamment importante pour retarder tout un train ? — Apparemment, oui, dit la femme en haussant les épaules, habituée aux caprices des passagers du Pic Express. Elle servit le chocolat de Célestine, déposa une cuillère de crème fouettée sur la tasse puis s’effaça discrètement. — Continue, Pervenche, dit Célestine en empilant des biscuits sur son assiette. — J’ai d’abord interrogé Romuald. Quand je lui ai demandé quand il avait vu les boucles d’oreille pour la dernière fois, il a répondu la veille au dîner. Ils avaient reçu un groupe d’investisseurs et Valérie portait la parure complète. Valérie était férue de bijoux et l’aurait portée du matin au soir. Pervenche fit une pause pour avaler une gorgée de thé et croquer dans une madeleine. — Le problème, ajouta Pervenche, c’est que les oreilles de la victime n’étaient pas percées. Odile ouvrit la bouche puis la referma. Qu’est-ce que tu as fait, alors ? demanda Célestine. Eh bien, j’ai réuni tout le monde dans la salle de repos des employés de l’hôtel. Romuald lui-même, Ernest, les employés assignés à l’étage de Valérie. Je voulais faire le point, savoir où chaque personne se trouvait au moment du meurtre. Honnêtement, je pataugeais complètement. Et c’est à ce moment-là que j’ai découvert que l’employée du mois était une certaine Rose Lafrance. — Moi aussi je suis employée du mois, rayonna alors Célestine. — Et je parie que ta photo est affichée en salle de pause ? demanda Pervenche. — Oui, confirma Célestine. — Eh bien, la photo de Rose Lafrance était aussi accrochée au mur. Rose était responsable de la présentation des espaces communs de l’hôtel : fleurs fraîches, coussins impeccablement disposés, rideaux tirés avec soin… Un rôle qui la tenait éloignée des clients. J’ai demandé à Romuald de la convoquer immédiatement tout en sachant qu’il ne la trouverait pas. — Et pourquoi ? s’enquit Odile. — Eh bien, vois-tu, Rose présentait une ressemblance remarquable avec Valérie. Tu vois où je veux en venir ? Odile se fendit d’un sourire triomphant. — Et je parie que cette fameuse femme de chambre avait les oreilles percées, elle ? — Oui, confirma sa grand-mère. Je ne comprends pas, dit Célestine avec une petite moue. Valérie a simplement profité de sa ressemblance avec Rose. Elle l’a fait appeler dans sa chambre sous un prétexte quelconque, l’a tuée d’un coup d’extincteur, puis l’a rapidement habillée pour la faire passer pour elle. Elle a pris le collier, mais a déposé les boucles d’oreilles dans la table de nuit de son mari pour l’incriminer. — Mais pourquoi l’incriminer au lieu de voler les boucles d’oreilles avec le reste de la parure ? Pervenche haussa les épaules. — C’est ce que j’ai demandé à Valérie. — Ils l’ont retrouvée ? — Non seulement ils l’ont retrouvée, mais ils lui ont aussi sauvé la vie. Elle s’était enfuie quand j’ai convoqué l’assemblée. Sa voiture s’était enlisée dans la neige. Elle n’aurait pas survécu. — Et qu’est-ce qu’elle a dit ? — Qu’elle voulait absolument se venger de Romuald. Elle souhaitait le quitter, mais était furieuse qu’il ne lui ait pas cédé la moitié de sa fortune. Alors elle s’est vengée en le faisant accuser de son meurtre. La vente de la parure lui aurait apporté une sacrée somme, mais son esprit de vengeance l’a trahie. — C’est assez bien planifié, mais la police n’aurait-elle pas découvert le subterfuge au moment de l’autopsie ? — Non, expliqua Pervenche. Romuald avait identifié le corps de sa femme, donc l’inspecteur n’avait aucune raison de soupçonner quoi que ce soit. — Et Ernest, dans tout ça ? — Ernest était juste un pion. Valérie a appelé la maintenance et exigé qu’on vienne réparer cette fameuse lampe. Elle voulait causer une commotion et en profiter pour s’enfuir. Il se trouve que le seul employé disponible à ce moment-là était ce pauvre Ernest. La coupure de téléphone était simplement due à la tempête de neige qui paralysait la station de ski. Un nouveau coup frappé à la porte interrompit leur conversation. Nadine passa la tête dans l’entrebâillement. — Le passager manquant est à bord, nous partons dans quelques minutes, leur annonça-t-elle avec un sourire éclatant. — Excusez-moi, dit la voix impérieuse d’une rombière toute vêtue de noir. La cheffe de wagon se glissa dans la cabine pour faire de la place à la passagère puis s’effaça. — Après réflexion, nous irons dîner dans la voiture-restaurant, dit soudain Pervenche. — Je croyais que tu voulais manger ici ? s’étonna Odile. — Ce serait dommage de manquer cela, après tout, ça fait partie de l’expérience… Un strident coup de sifflet couvrit ses mots. — En voiture ! cria le chef de gare de sa voix de baryton. Le Pic Express se mit en branle. Célestine alla ouvrir le rideau et essuya de sa manche la buée de la fenêtre. Elle regarda défiler le petit café de la gare, les bâtiments qui bordaient le quai, puis le train accéléra et s’enfonça dans la brume. — Bon, je vais mettre ma robe noire à paillettes pour aller manger, alors ? annonça-t-elle. — Oui, pourquoi pas ? répondit Odile. Je suis sûre que tout le monde sera sur son trente-et-un. Célestine ouvrit sa valise, à la recherche de sa tenue de soirée. — Mets un petit gilet au cas où, lui conseilla sa grand-mère, en ignorant le regard inquisiteur d’Odile.