Cette série de cinq nouvelles met en scène Pervenche, Odile et Célestine à bord du Pic Express, en route pour une semaine à la montagne. Dans ce deuxième épisode, Pervenche évoque une affaire de meurtre par empoisonnement qui lui a donné du fil à retordre.
Odile Bartabot est la protagoniste de la série Bartabot Investigations, disponible sur Amazon.fr.
Spores Suspectes
Guidé par les phares de la locomotive, le Pic Express s’enfonçait dans la nuit, traversant à toute allure la campagne et les villages endormis. Une poignée de passagers avait déjà pris place dans le wagon-restaurant et sirotait leur cocktail de cet air blasé qui accompagne la richesse générationnelle. La porte du wagon s’ouvrit dans un chuintement et le trio Bartabot fit son entrée. La haute société soleilcitoise était un groupe exclusif d’une cinquantaine de personnes et ces trois femmes n’en faisaient pas partie. Qui étaient-elles ?
Pervenche, Odile et Célestine Bartabot saluèrent leurs compagnons de voyage d’un signe de la tête puis rejoignirent la table qui leur avait été assignée. Célestine se laissa tomber sur la banquette en velours grenat avec un soupir de contentement. La vaisselle cliquetait au rythme régulier des mouvements du train. Les assiettes en porcelaine blanches et les couverts en argent étincelaient sous la lumière tamisée des spots encastrés et de délicieux aromes d’oignons revenus au beurre et d’herbe fraiche s’échappaient de la cuisine. Célestine resplendissait de bonheur dans sa robe à paillette. Odile avait enfilé une robe noire fluide qui lui arrivait aux genoux et une paire d’escarpins vernis. Pervenche quant à elle, avait choisi un sobre tailleur-pantalon vert forêt qui soulignait la finesse de sa silhouette. Toujours intrigués, les passagers les observaient à la dérobée et se murmuraient leurs conjectures à grand renfort de regards entendus et de sourcils froncés.
Un serveur engoncé dans une livrée excessivement amidonnée mit un terme à leurs tergiversations lorsqu’il posa la main sur sa poitrine et s’exclama :
— Mais serait-ce donc là l’illustre Pervenche Bartabot ?
Pervenche leva les yeux sur un homme d’une soixantaine d’années aux cheveux blancs coupés en brosse, et aux pommettes saillantes.
— Anatole. Anatole Lefrère. Mais quelle coïncidence ! répondit Pervenche. Elle se tourna vers ses petites-filles. Anatole travaillait comme sommelier au Renard Démasqué quand j’ai ouvert mon agence, expliqua-t-elle. Il a ensuite quitté le restaurant, probablement pour faire une fabuleuse carrière, je suppose ?
Anatole afficha un sourire modeste.
— J’ai servi dans quelques établissements étoilés, admit-il alors que deux taches rouges colorèrent ses joues pâles. Puis, j’ai pris ma retraite l’année dernière.
Il sortit une bouteille de Don Pérignon d’un seau à glace et l’ouvrit avec l’habilité que donne l’expérience. Il rattrapa le bouchon au vol puis entreprit de remplir les coupes.
— Et qu’est-ce que vous faites ici, alors ? Laissez-moi deviner. La retraite était trop ennuyeuse ? demanda Pervenche.
— Oui, j’ai tellement pris l’habitude de passer mes soirées dans des salles de restaurants, à rencontrer des gens tous plus intéressants les uns que les autres. Et puis, la camaraderie du personnel, ça me manquait. Alors quand le chef de cuisine du Renard Démasqué m’a dit que le Pic d’Argent cherchait un sommelier, j’ai sauté sur l’occasion !
Le serveur se décala pour laisser passer une dame dont l’imposante silhouette exigeait un accès complet à l’allée qui séparait les rangées de tables. Elle s’installa derrière le trio Bartabot et observa les convives d’un air sévère. Son regard rencontra celui de Pervenche et cette dernière se fendit d’un sourire avenant.
— Souhaitez-vous vous joindre à nous, offrit-elle. Ça serait dommage de ne pas partager en bonne compagnie le festin qui nous attend.
La femme sembla désemparée. Pervenche avait parlé si fort que tous les passagers s’étaient tus et attendaient sa réaction. Cette dernière reprit vite contenance et esquissa un sourire qui n’atteignit pas ses yeux.
Alertée par la soudaine générosité de sa grand-mère, donc l’intelligence et la perspicacité étaient inversement proportionnelles à son sens de la courtoisie, Odile avala son champagne de travers. Quelques instants plus tard, les épaules endolories par les vigoureuses claques que ses companions de voyage lui avaient assené dans le dos, la grosse dame prit place à côté d’Odile dans un froufrou de soie. Pervenche fit rapidement les présentations, puis attendit que la dame en fasse de même.
— Baronne Delajaretière, dit cette dernière comme à regret.
— Enchantée, répondit Pervenche. Qu’est-ce qui vous amène au Pic d’Argent ? Vous allez skier ? s’enquit-elle sans une once d’ironie dans la voix.
La baronne laissa échapper un grognement.
— Certainement pas. Je vais juste prendre l’air de la montagne pour une petite semaine. C’est mon médecin traitant qui me l’a recommandé. Il parait que c’est bon pour l’hypertension et pour le cœur.
— C’est exactement ce que mon docteur m’a dit, dit Pervenche qui n’avait pas mis les pieds dans un cabinet médical depuis dix ans. Et ça ouvre l’appétit aussi. Anatole, qu’est-ce qu’ils nous ont préparé en cuisine ce soir ?
Le sommelier se frotta les mains.
— Vous n’allez pas être déçue. En entrée, le chef nous a cuisiné un velouté de champignon.
Il éclata de rire et Pervenche l’imita. Décontenancées, Odile, Célestine et la baronne les dévisagèrent avec curiosité.
— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? demanda la baronne du ton glacial.
Pervenche s’essuya les yeux du coin de sa serviette de table.
— Eh bien, voyez-vous, j’ai rencontré Anatole au Renard Démasqué lors d’une enquête. Le restaurant avait ouvert ses portes un an plus tôt et semblait promis à un avenir brillant, jusqu’au soir où un célèbre critique gastronomique venu évaluer les talents du chef de cuisine est mort empoisonné par une poêlée de champignons.
— Quelle horreur ! s’exclama la grosse dame.
Elle lança un regard soupçonneux sur les assiettes de potage crémeux que le personnel du Pic d’Argent distribuait. Le petit homme rond qui s’était installé à la table adjacente à la leur reposa son couvert et afficha une mine boudeuse.
— Ne vous inquiétez pas. Cette soupe est aussi inoffensive que délicieuse. Je l’ai moi-même goûtée en cuisine, les rassura un serveur, en fusillant le sommelier du regard. Ce dernier haussa les épaules en guise d’excuse.
L’homme attendit avec méfiance que les passagers avalent les premières cuillères de potage, puis rassuré par l’absence de convulsions foudroyantes, il goûta sa soupe du bout des lèvres.
— On ne peut être trop prudent, dit-il avec un rire gêné, à l’intention de la table de Pervenche.
Odile reconnut le passager qui s’était trompé de wagon plus tôt dans la soirée. Intriguée, elle se présenta puis présenta sa grand-mère, sa sœur et la baronne.
— Jules Navet, dit l’homme au crâne dégarni et à la moustache fournie. Détective privée.
— Vraiment ? demanda la baronne incrédule. Il y a une convention de détective au Pic D’argent ? se moqua-t-elle.
— Pourquoi cette curieuse question ? s’enquit l’homme.
La baronne désigna Odile et sa grand-mère d’un geste de la main.
— Ces dames sont aussi détectives privées. Il faut croire que c’est une profession à la mode, ajouta-t-elle avec un petit rire condescendant.
— Quelle étrange coïncidence, dit l’homme en lissant sa moustache. Son visage s’éclaira soudain. Madame Bartabot, dit-il avec animation, racontez-nous donc cette histoire de champignons empoisonnés et voyons qui de nous trouvera le coupable en premier.
La baronne haussa les épaules, mais tourna la tête vers Pervenche, visiblement intriguée. Cette dernière s’essuya la bouche sur sa serviette de table, et avala une gorgée de Chinon rouge.
— D’accord, dit-elle en se prenant au jeu. Pourquoi pas. Voyons. Par où commencer ?
Elle se cala contre la banquette puis débuta son récit.
— Le Renard Démasqué avait la réputation de ne servir que des produits du terroir à l’époque. Le restaurant était particulièrement connu pour sa carte de champignons sauvages. Les gens venaient de très loin pour goûter des plats à base de spécimens rares. Le gérant s’approvisionnait chez une certaine avec Léotie Micelle, une cueilleuse locale.
— C’est elle qui a fait le coup ? la coupa le détective, la bouche pleine.
Pervenche le toisa par-dessus ses lunettes puis reprit.
— La police a rapidement conclu qu’elle était coupable. Elle leva la main vers Jules Navet pour lui signaler qu’elle ne tolèrerait plus d’interruption intempestives. Elle était sur le point d’être inculpée quand j’ai accepté l’affaire, à la demande du gérant. L’avocat de Léotie lui conseillait de plaider l’homicide involontaire. Pervenche fit une pause, et Odile prit la parole.
— Elle avait un mobile ? demanda-t-elle.
— Non, elle n’avait absolument aucune raison de saboter sa relation avec le Renard Démasqué. Et personne ne l’accusait de meurtre. On la soupçonnait juste de s’être trompée de champignons. Mais Léotie n’aurait jamais commis cette erreur et a dès le départ soutenu que quelqu’un avait remplacé les chanterelles par une espèce qui leur ressemble, mais qui est toxique.
— Et vous l’avez crue ? demanda le détective avec un petit rire moqueur.
— Oui, rétorqua Pervenche. Léotie m’a expliqué la différence entre les champignons qu’elle avait apportés, et ceux qui ont tué le critique gastronomique. Ils étaient similaires, mais les différences étaient notoires, même pour une amatrice comme moi.
— Qui était présent au restaurant le jour du crime ? intervint la baronne.
— Excellente question, répondit Pervenche. C’est exactement ce que j’ai demandé au gérant quand je suis allée lui rendre visite le lendemain de l’arrestation de Léotie. Le jour du décès du critique, Léotie est venue apporter des champignons, en fin de matinée. C’est le maitre d’hôtel, Francis qui a reçu la commande. Jérôme, le cuisinier est arrivé vers treize heures, la serveuse, Marise, et Anatole, le sommelier, sont arrivés vers dix-sept heures. Le restaurant a accueilli les premiers clients à dix-neuf heures.
— Et le plongeur ? demanda Odile.
— Le plongeur, Florent, est arrivé en retard ce jour-là. Jérôme avait déjà commencé à préparer la fricassée de champignons sauvages pour le critique gastronomique.
— Est-ce qu’il est mort immédiatement ? demanda encore la baronne.
— Non, mais il s’est plaint de douleur au ventre et à la poitrine quelques minutes après avoir fini le plat principal. Les douleurs se sont intensifiées. Le personnel a d’abord cru à un problème cardiaque. Une ambulance est venue le chercher. Il est mort quelques heures plus tard à l’hôpital. L’autopsie a révélé que la cause de la mort était due à un empoisonnement causé par des champignons toxiques. Léotie a été arrêtée au petit matin.
L’arrivée d’Anatole interrompit la conversation. Il débarrassa les assiettes de velouté de champignons, constatant au passage que la baronne et Jules Navet avaient à peine touché leur assiette.
— Si le maitre d’hôtel a reçu les champignons, il aurait très bien pu les échanger, d’autant qu’il n’y avait que lui et le gérant dans le restaurant en début d’après-midi, suggéra Jules Navet, en lissant sa moustache touffue.
Pervenche acquiesça silencieusement.
— Mais le cuisinier aurait tout aussi bien pu faire la même chose, quand il était seul en cuisine, contra la baronne.
— Certes, admit Pervenche. Et les serveurs auraient pu glisser des champignons toxiques dans la poêlée avant de servir les clients.
— Oui, confirma Pervenche. Ça aurait été un peu plus délicat, mais malgré tout possible.
— Alors, je suppose que tu as interrogé le personnel ? demanda Odile.
— Oui, bien sûr. Je suis arrivée en fin de journée, et le cuisiner, le maitre d’hôtel et les deux serveurs étaient en train de manger en cuisine.
— Qu’est-ce qu’ils mangeaient ? demanda Célestine, qui aimait les mystères, mais pas autant que les bons petits plats.
— Oh la la, Célestine, je ne me souviens plus, dit Pervenche.
— Moi je me souviens, interrompit, Anatole, en enfonçant son tire-bouchon dans le grand cru d’Alsace qui accompagnait la sole meunière. Les restes de risotto aux cèpes de la veille, la spécialité de Jérôme. Il secoua la main. Un vrai régal !Le bouchon de la bouteille de vin blanc sauta et Anatole remplit les verres.— Et donc, tu es allée interroger le personnel, reprit Odile.
— Jules Navet sortit un calepin et retira le capuchon d’un stylo Mont-Blanc puis se concentra sur les paroles de Pervenche.
— Jérôme travaillait au Renard Démasqué depuis trois mois. Il venait d’un grand restaurant, mais originaire de Soleilcity, il avait voulu se rapprocher de sa mère qui prenait de l’âge. Il m’a rapidement confié qu’il avait eu une brève liaison avec la serveuse du restaurant, Marise. Marise avait tout de suite pris leur relation au sérieux et avait très mal réagi quand il lui avait expliqué qu’il ne recherchait rien de permanent.
—Très mal réagi, c’est-à-dire ? demanda Odile.
— Elle aurait crevé les pneus de sa voiture.
— Ah oui, quand même, murmura Odile.
La baronne pinça les lèvres.
— C’est pitoyable de s’attacher à quelqu’un qui ne veut pas de vous, cracha-t-elle.
Pervenche hocha la tête. Sur ce plan-là, elles étaient bien d’accord.
— Vous avez interrogé Marise, je suppose ? intervint Jules Navet.
— Oui, la serveuse a admis avoir vandalisé la voiture du cuisinier, mais selon elle, elle était passée à autre chose et voyait quelqu’un depuis plusieurs mois. Elle m’a aussi conseillé au passage de creuser un peu dans le passé de Jérôme. Pour gagner du temps, j’ai demandé au cuisinier ce que j’allais forcément trouver. Il a vite lâché le morceau.
Pervenche fit une pause pour avaler quelques bouchées de la sole meunière qui refroidissait dans son assiette et les convives l’imitèrent.
— Jérôme m’a avoué qu’il avait en fait été licencié du restaurant où il travaillait avant de prendre la direction de la cuisine du Renard Démasqué, continua Pervenche. Il aurait reçu une critique particulièrement sévère d’un grand gastronome.
— Laissez-moi deviner, exulta la baronne. Elle posa une main chargée de bagues sur le bras de Pervenche. Le même critique que celui qui est mort au Renard Démasqué ?
— Exactement, confirma Pervenche en se dégageant de son emprise.
— C’est donc le cuisinier qui a fait le coup! s’exclama Jules Navet.
— Pff, cracha la baronne. C’est bien trop flagrant, enfin.
— Mais la police ne s’est rendu compte de rien, ma chère, la contredit le détective, puisqu’elle a arrêté la cueilleuse de champignon. Il leva son verre à la santé de la baronne et lui adressa un clin d’œil insolent.
—Jérôme m’a effectivement fait remarquer qu’il aurait agi de façon beaucoup plus subtile s’il avait vraiment voulu se débarrasser du critique, continua Pervenche. Et puis, Jérôme lui-même a été hospitalisé ce soir-là. Il avait goûté son velouté à plusieurs reprises parce que selon lui, quelque chose clochait.
— Qui d’autre a goûté ce velouté ? demanda Odile.
— Excellente question, la complimenta sa grand-mère. Anatole, Jérôme, le cuisinier, ainsi que le gérant. Ils ont tous les trois été hospitalisés ce soir-là.
Lèvres pincées, front plissé, Jules Navet consulta ses notes.
— Et la serveuse ? demanda -t-il enfin.
— Elle a refusé, elle surveillait sa ligne.
— Et le maitre d’hôtel ?
— Il a refusé aussi. Il était allergique aux champignons.
Une serveuse apparut et emporta les assiettes puis déposa un plateau de fromages et un panier de pain croustillant sur la table.
— Alors, qui a fait le coup ? demanda Pervenche.
— Le cuisinier et la serveuse ont tous les deux un motif, commença Odile.
— Le maitre d’hôtel et Marise ont tous les deux eu accès aux champignons avant le cuisinier, fit remarquer la baronne.
Un silence pensif tomba sur l’assemblée. Pervenche croisa les bras et les regarda tous un à un.
— La serveuse, dit enfin la baronne.
— Le cuisinier, dit Jules Navet.
— Je ne sais pas, dit Odile.
— Pour être honnête, si le coupable n’avait pas spontanément confessé son crime, je ne sais pas si j’aurais réussi à l’identifier. Célestine, qu’est-ce que tu en penses ? dit gentiment Pervenche.
Jules Navet esquissa un petit sourire condescendant qu’Odile lui fit ravaler d’un regard meurtrier.
— Moi ? Je ne sais pas qui a fait le coup, répondit Célestine, occupée à éponger la sauce au vin blanc à l’aide d’un morceau de baguette. Mais quand on est allergique aux champignons, on ne mange pas de risotto aux cèpes.
Tous les regards convergèrent vers Célestine, qui enfourna tranquillement le bout de pain dans sa bouche.
— Bon sang, Célestine, dit enfin sa grand-mère lorsqu’elle eut retrouvé sa voix. Mais je n’y avais pas pensé. Le maitre d’hôtel mangeait effectivement ce risotto aux cèpes le soir où je suis venue interroger le personnel.
— Mais il a refusé de goûter la fricassée de champignons parce qu’il était soi -disant allergique, finit Odile.
Elle passa la main autour de l’épaule de sa sœur qui se nicha tout contre elle, le visage rose de plaisir.
— Et le maitre d’hôtel a confessé le crime ? demanda Jules Navet visiblement vexé.
— Oui, il n’a pas tenu le coup longtemps. Il transpirait à grosses gouttes pendant l’interrogatoire, il s’est contredit trois fois puis il a fondu en larmes et avoué avoir remplacé les chanterelles par des champignons vénéneux. Il ne voulait tuer personne, selon ses dires, mais simplement discréditer Léotie Micelle et faire embaucher son neveu qui faisait de l’élevage de champignons à Tartanchon.
— Il ne savait pas que ces champignons étaient mortels ?
— Techniquement, ils sont vénéneux, mais pas mortels. Et selon lui, il en avait mis juste quelques-uns dans la fricassée de chanterelles. Malheureusement, le critique souffrait de troubles hépatiques et il en est mort.
— Quelle malchance, commenta la baronne.
— Pour le critique ? demanda Pervenche en levant un sourcil.
— Oui, pour le critique et aussi pour le maitre d’hôtel. Il ne voulait tuer personne.
— Dans ce cas-là, on ne fait pas manger des champignons vénéneux aux gens, fit remarquer Célestine avec son bon sens coutumier.
La serveuse arriva sur ces entrefaites et remplaça le plateau de fromages par un assortiment de mignardises qui firent briller les yeux de Célestine comme des étoiles. Pervenche commanda une tisane, Odile un thé et le détective et la baronne optèrent tous les deux pour un cappuccino.
— De toute façon, je ne dors bien que dans mon lit, dit-elle en guide d’explication.
— Pareil pour moi, dit Navet.
Pervenche se tourna alors vers le détective.
— Et vous, mon cher, partagez donc une affaire qui vous a donné du fil à retordre.
— Oh là, là, laissez-moi réfléchir, dit-il, la moustache pleine de crème fouettée.
Il se lança dans une affaire de meurtre complexe mettant en cause un couple en voyage de noces lors d’une croisière en Europe. Une fois le récit conclut, Odile s’étira, s’attirant au passage les regards désapprobateurs des passagers. Puis le trio Bartabot prit son congé et regagna ses quartiers. Le personnel de bord en avait profité pour retirer les couvre-lits et regonfler les oreillers. Célestine passa à la salle de bain et troqua sa robe contre son pyjama. Quelques instants plus tard, Pervenche et Odile lui souhaitaient une bonne nuit et tirait le rideau qui séparait la couchette du reste de la cabine.
— J’ai passé une excellente soirée. Mais je me demandais, pourquoi est-ce que tu as invité la baronne à se joindre à nous ?
— Pourquoi pas ? On n’allait tout de même pas la laisser diner toute seule ? s’indigna Pervenche.La pervenche que je connais depuis ma tendre enfance n’a jamais été particulièrement soucieuse du bien-être des autres, surtout quand il s’agit d’inconnus.
— Oh, tu sais, quand on vieillit, on se radoucit. C’est pénible d’ailleurs.
Pervenche avait de nouveau déplié La Gazette de Soleilcity. Odile l’observa pensivement puis alla elle aussi se changer. Elle s’était levée aux aurores pour finir un rapport d’enquête et avait hâte de se glisser entre les draps frais de sa couchette et laisser le Pic Express la bercer.
— Bonne nuit, Pervenche, dit-elle en tirant à son tour le rideau.
— Bonne nuit. Je vais lire un peu et je vais me coucher.
Enveloppée du halo doré d’une lampe de lecture, Pervenche replia pensivement son journal et le posa sur la table. Elle resserra les pans de son gilet puis se cala dans l’angle de la banquette et du panneau de bois verni qui habillait les murs. Elle s’absorba dans le paysage nocturne qui défilait silencieusement par la fenêtre. La silhouette décharnée d’arbres nus succédait à celle de hameaux endormis, à peine reconnaissables sous le ciel sans lune. Un tunnel aspira soudain le train et, lorsqu’il le recracha quelques instants plus tard, des cristaux de givre se propageaient sur la vitre, signalant que le train avait commencé son ascension dans la montagne.
Pervenche se laissa hypnotiser par les délicates arabesques qui dansaient sur la fenêtre. Au détour d’un virage, la carcasse du train émit une série de cliquetis métalliques. Bercée par les roulements, elle cligna des paupières et s’endormit.
Un strident coup de sifflet la réveilla brutalement. Le train ralentit puis s’arrêta dans un crissement de freins. Odile émergea d’un bond de sa couchette.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle, hagarde et échevelée.
— Je n’en ai aucune idée, répondit Pervenche. Elle posa un châle sur ses épaules. Mais je vais aller voir.
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