Cette série de cinq nouvelles s’ouvre alors que Pervenche, Odile et Célestine montent à bord du Pic Express, en route pour une semaine à la montagne. Dans ce premier épisode, Pervenche revient sur sa toute première visite à la station du Pic d’Argent et sur l’affaire criminelle qu’elle a résolue avec une telle rapidité et finesse qu’elle s’est vu offrir une invitation à vie dans l’établissement.
Odile Bartabot est la protagoniste de la série Bartabot Investigations, disponible sur Amazon.fr.
Crime au Sommet
L’horloge de l’église adjacente à la gare de Soleilcity sonna six fois. Les vibrations du dernier son de cloche se réverbérèrent longtemps dans la nuit qui enveloppait déjà la ville. Le chef de gare consulta sa montre, encore sept minutes avant l’arrivée du Pic Express. Il reprit ses allers et retours le long du quai. Son uniforme en laine épaisse lui tenait chaud, mais le froid humide du ciment s’infiltrait par la semelle de ses chaussures et il ne sentait plus ses orteils. Il avait hâte de faire embarquer les passagers dans le dernier train de la journée, et d’aller retrouver la chaleur de sa cheminée, le moelleux de son fauteuil, et le réconfort d’une bonne soupe aux poireaux. La lumière jaune des lampadaires révélait une multitude de flocons de neige qui s’accumulaient peu à peu sur les bancs comme une couche de sucre glace sur un gâteau. Quelques instants plus tôt, les passagers avaient quitté le confort du petit café et s’étaient agglutinés les uns contre les autres sur le quai, une masse informe qui grandissait au fur et à mesure qu’elle absorbait de nouveaux venus.
Au loin, le sifflement d’un train annonça l’arrivée imminente du Pic Express. Les silhouettes se penchèrent à l’unisson pour guetter son apparition. Le ronronnement du moteur, d’abord imperceptible, s’intensifia jusqu’à en devenir assourdissant. Puis les phares de la machine percèrent la brume et la locomotive émergea brutalement de l’obscurité.
Les passagers s’agrippèrent à leur chapeau que le vent menaçait d’emporter. Le défilé des wagons ralentit peu à peu, puis la locomotive s’immobilisa dans un grand soupir.
Une fois les portes ouvertes, les voyageurs s’empilèrent à la hâte dans le train. Le chef de gare s’assura que tout se déroulait dans l’ordre puis tourna son attention vers les quatre voitures de première classe qui avalaient un à un les passagers tirés à quatre épingles. Sa mère lui disait souvent que l’argent ne faisait pas le bonheur et le visage renfrogné de cette cohorte de privilégiés corroborait cette opinion. Traits pincés et expressions condescendantes, ces gens ne manquaient de rien, sauf de bonne humeur, songea-t-il avec un haussement d’épaules. Comme pour lui donner tort, un éclat de rire joyeux s’échappa d’un groupe à la traîne. Une jeune fille emmitouflée dans un épais manteau était en proie à un fou rire où Jules décela la joie, l’excitation, mais aussi la nervosité. Il n’aurait pas su lui donner d’âge. Ses yeux légèrement bridés, son nez quelque peu aplati et sa petite taille lui révélèrent sa trisomie. Elle était accompagnée d’une dame élégante d’une soixantaine d’années et d’une femme qui devait avoir la trentaine. Le chef de gare pressa le pas pour les rejoindre.
— Vous allez louper votre train, mesdemoiselles Bartabot, si vous ne vous dépêchez pas un peu, dit-il avec un sourire avenant.
— C’est la faute de ma sœur, dit la jeune femme. Célestine a tenu à finir son chocolat chaud, le mien et celui de notre grand-mère.
— Vous aimez le chocolat, mademoiselle ? dit-il en s’adressant à la jeune fille emmitouflée.
— Oui, admit-elle en rougissant.
— Dans ce cas, toutes mes excuses. Je suis moi aussi un grand amateur de chocolat, dit-il d’un ton jovial.
Il aida Célestine à se hisser sur la plateforme, déposa leurs bagages à l’entrée du wagon puis referma la porte. Il plissa les yeux pour discerner le petit groupe par la fenêtre embuée. Je suis moi aussi un grand amateur de chocolat, murmura-t-il. Quelle andouille, il n’aurait pas pu trouver quelque chose de plus intelligent à dire à la fameuse Pervenche Bartabot?
***
— Je peux voir votre billet ? demanda poliment une femme en uniforme. Elle examina avec curiosité les vêtements et les bagages modestes du petit groupe.
— Bien sûr, répondit Pervenche en sortant sa réservation de son sac.
— Alors, vous êtes dans le wagon 2. Ça va vous plaire, enfin j’espère. C’est celui que je préfère. La cheffe de wagon s’empara de leurs deux valises et les guida jusqu’à leurs quartiers.
— Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, surtout, n’hésitez pas.
Quelques instants plus tard, Odile Bartabot refermait la porte coulissante derrière elle et entreprit de libérer Célestine des multiples couches de vêtements sous lesquels sa mère l’avait cachée. Une fois les manteaux et les bagages rangés, Odile tourna son attention vers la cabine.
— Waouh ! Pervenche ! Tu as gagné au loto ? s’exclama-t-elle après quelques secondes.
Mais plongée dans la gazette de Soleilcity, sa grand-mère leva le doigt pour la faire taire. Vexée, Odile se colla à la fenêtre pour observer le quai de gare désert. Le reflet imprécis de son visage dans la vitre avait choisi d’effacer la cicatrice qui marquait son profil droit. Elle eut l’impression d’avoir voyagé dans le temps. Elle sentit le regard de sa grand-mère posé sur sa nuque et se retourna. Pervenche replia le journal d’un air pensif et le rangea dans son sac.
— Non, je n’ai pas gagné au loto. Enfin, pas littéralement. Disons que le président du groupe Pic Voyages me devait une faveur que je n’ai jamais encaissée.
Odile esquissa une petite moue.
— Une faveur ? Quel genre de faveur ?
— Une semaine dans sa station de ski une fois par an, tous frais payés. Comme je n’ai que très peu profité de cet arrangement par le passé, Romuald Claret m’a offert d’inviter deux personnes de mon choix cette année.
Des spots encastrés baignaient la suite d’une lumière douce. Deux banquettes en velours vert se faisaient face, séparées par une table en bois blond. Le sol était couvert d’une épaisse moquette beige. Les couchettes superposées se trouvaient au fond de la cabine.
— Et qu’est-ce que tu as fait pour mériter ce traitement de luxe ? demanda Odile.
— J’ai sauvé Romuald d’une faillite certaine, répondit Pervenche d’un ton distrait.
— Et… commença Odile.
La porte s’ouvrit brutalement sur un homme rond au teint rubicond et aux cheveux blonds, coiffé de sorte à dissimuler une calvitie avancée.
— Ah mon Dieu, dit-il, indigné. Vous êtes dans ma suite !
Pervenche leva un sourcil, mais ne bougea pas de sa banquette. Odile s’empara de la réservation qu’il lui tendait.
— Je crois que vous vous trompez, monsieur, dit-elle enfin. Vous êtes ici dans le wagon 2, et vous avez réservé le wagon 3.
— Vous êtes sûre, madame ?
Odile l’accompagna dans le couloir et indiqua du doigt le chiffre doré qui marquait la suite adjacente.
— Oh, je vois, j’avais pourtant demandé la cabine 3, dit-il à regret. Je m’excuse de vous avoir dérangées.
Odile referma la porte avec un sourire poli.
— Où en étions-nous ?
— La faveur de Romuald, expliqua Célestine. On se met tout de suite en pyjama ? suggéra-t-elle. On sera plus à l’aise, non ?
Célestine adorait les pyjamas. Elle en avait toute une collection, de préférence en matière douce, qui tenait bien chaud.
— Oui, vas-y, Célestine ! Mets-toi à l’aise. Odile se tourna vers Pervenche. On peut manger ici, non ? demanda Odile qui n’avait pas particulièrement envie de se frotter à la haute bourgeoisie soleilcitoise.
— Oui, bien sûr, répondit sa grand-mère. Ça me convient très bien aussi.
Célestine disparut derrière la tenture qui dissimulait les couchettes puis réapparut quelques instants plus tard, vêtue d’un ensemble en pilou bleu marine, orné d’un croissant de lune jaune.
Odile se tourna vers sa grand-mère.
— Alors, ce Romuald, comment est-ce que tu lui as sauvé la mise ? Tu nous racontes ?
Odile se cala dans la banquette et étala une couverture sur ses jambes et celles de sa sœur. Pervenche, quant à elle, ferma les rideaux puis enveloppa ses épaules fines d’un châle et prit place sur le sofa opposé.
— Ça remonte, cette histoire.
— Ça remonte au début de ta carrière ? demanda Odile.
— Non, c’était après le départ de Gaspard. On venait de s’installer dans les locaux de la Main dans le Sac. J’avais résolu une belle affaire et on avait décidé d’aller passer un week-end à la montagne avec Jean-Gabriel.
— Et vous êtes allés à la station du Pic d’Argent ?
— Voilà. C’est Jean-Gabriel qui a insisté pour qu’on s’y rende.
— Sans sa femme, je suppose ?
Pervenche toisa sa petite-fille par-dessus ses lunettes.
— Sans sa femme, effectivement, confirma-t-elle lentement. Il connaissait l’investisseur qui venait d’ouvrir le Pic d’Argent. L’hôtel était alors tout neuf, et pour être honnête, le personnel n’avait pas encore pris ses marques. Il n’y avait pas de savon dans les salles de bain, notre lit n’avait qu’un oreiller, la réception n’a jamais répondu à nos appels parce qu’il y avait un problème avec la ligne téléphonique. Maintenant que j’y pense, j’aurais dû trouver cela suspect, mais nous étions, comme le reste des résidents, des invités d’honneur, donc quand on ne paie pas, on ne se plaint pas non plus.
— Donc, c’était plutôt un test ? Pour roder la machine ?
— En quelque sorte, acquiesça Pervenche. J’ai d’ailleurs hâte de voir où ils en sont. Romuald a ouvert deux autres établissements depuis, donc je suppose que ça a bien marché, son affaire. Quoi qu’il en soit, nous étions à l’hôtel depuis deux jours quand un cri m’a alertée. J’étais remontée dans ma chambre en fin d’après-midi pour aller chercher un gilet. Il faisait un froid de canard dans le restaurant et il neigeait sans interruption depuis notre arrivée. Je me suis précipitée dans le couloir. Une femme de chambre se tenait sur le seuil d’une suite située à l’autre bout du couloir. Elle avait l’air horrifiée. Je suis donc allée jeter un œil et…
— Eh bien justement, interrompit Odile, il fait un peu frais ici aussi, non ? J’aimerais bien une tasse de thé, dit-elle en levant les sourcils à l’intention de sa grand-mère.
— Oh oui, je vois. Célestine, tu pourrais demander à notre cheffe de wagon de nous apporter un en-cas ?
— Tu ne veux pas que j’entende la suite de l’histoire, maugréa Célestine. Je ne suis pas bête.
— Et demande-lui aussi un assortiment de petits gâteaux, ajouta Pervenche.
— Bon, d’accord, s’inclina Célestine, sa gourmandise légendaire prenant le dessus sur sa curiosité.
— Et je suppose qu’il y avait un cadavre dans la chambre, avança Odile, une fois sa sœur partie.
— Oui, un bien triste spectacle. Une femme gisait au sol, le profil complètement emporté par un coup violent, visiblement asséné par l’extincteur posé à côté d’elle.
— Hmmmm, dit Odile, réfléchissant à voix haute. Ça ressemble à un crime non prémédité.
Pervenche pinça les lèvres.
— Ou du moins, c’est ce que le meurtrier a voulu faire croire, se corrigea Odile.
Sa grand-mère hocha la tête puis reprit.
— J’ai dit à la femme de chambre de ne rien toucher, et surtout pas la victime, et d’appeler la police. Mais je me suis alors souvenue que le téléphone ne fonctionnait pas.
— Quelle situation classique, commenta Odile avec envie.
Pervenche acquiesça avant de continuer
— En dépit du visage abîmé de la victime, j’ai tout de suite reconnu Valérie, la femme de Romuald Claret, notre hôte. Alerté par le personnel, Romuald est arrivé sur les lieux. Il s’est effondré, le pauvre. J’ai demandé à Jean-Gabriel d’aller l’installer dans notre chambre et j’en ai profité pour examiner rapidement la pièce. La suite se trouvait au quatrième étage et il était peu probable que le meurtrier se soit introduit par le balcon, surtout par ce temps-là. La porte n’avait pas été forcée, donc soit le coupable avait la clé…— Soit la femme de Romuald l’avait laissé entrer.
— Exactement.
La porte s’ouvrit et Célestine réapparut. Elle se frottait les mains, des étoiles dans les yeux.
— Nadine, elle va nous apporter un plateau avec des petits gâteaux, du thé et du chocolat. Elle m’a dit que le train allait partir un peu en retard. On attend un passager.
— Je vois que toi aussi, tu enquêtes, la taquina Pervenche.
Célestine rougit de plaisir. Elle aimait son travail au rayon fruits et légumes d’une épicerie fine de la ville, mais aurait préféré être détective privée, comme sa sœur et sa grand-mère. Elle reprit sa place sous la couverture, et tendit l’oreille.
— Je suis donc allée interroger le personnel, à commencer par la femme de chambre qui avait trouvé le corps. J’ai rapidement découvert que Romuald et Valérie étaient au beau milieu d’un divorce très contentieux. Sa femme voulait le quitter, mais ils avaient un contrat de mariage. Valérie n’avait droit à rien du tout. Et Romuald était toujours très amoureux de sa femme.
— Donc Romuald l’aurait tuée parce qu’elle voulait partir ? interrompit Odile, sceptique.— Selon la femme de chambre, expliqua Pervenche, Romuald aurait à plusieurs reprises menacé de tuer Valérie si elle partait.
— Donc tout porte à croire que Romuald était coupable. Il aurait perdu le contrôle de ses émotions ?
— Oui, c’est ce que je me suis dit, un moment de folie. Sa femme était capable de le mettre hors de lui. Ce n’est bien sûr pas une excuse. Les hommes nous mettent régulièrement en colère et nous ne les assassinons pas pour autant. Mais le personnel m’a confié que leurs disputes étaient si violentes que la police avait dû intervenir plusieurs fois.
— Il n’y a pas de fumée sans feu, je suppose, dit Odile qui ne semblait pas convaincue. Après tout, vingt ans plus tard, Romuald dirigeait toujours l’hôtel et en avait même ajouté deux autres.
— Est-ce qu’il manquait quelque chose dans sa chambre ? demanda-t-elle.
— Que oui ! Le coffre-fort était ouvert, et avait été vidé de son contenu.
— De l’argent ?
— Des bijoux, la corrigea sa grand-mère. Romuald avait prévu un dîner en grande pompe pour inaugurer la station de ski, et il avait offert une parure en diamants à sa femme.
— Intéressant, dit simplement Odile, intriguée.
— La parure se composait d’un collier, d’une paire de boucles d’oreilles et d’un bracelet. Le collier et le bracelet avaient disparu, mais j’ai retrouvé les pendants d’oreilles dans la table de nuit de Romuald, dans sa suite au dernier étage de l’hôtel.
— Il t’a laissé fouiller sa suite ?
— Je ne lui ai pas demandé la permission.
— Donc, Romuald et sa femme faisaient chambre à part ?
— Oh oui, dit Pervenche avec un petit rire. L’animosité était palpable quand ils étaient dans la même pièce.
— Qu’a dit Romuald quand tu l’as confronté ?
— Il a bien sûr juré son innocence. Il n’avait aucune idée de la façon dont les boucles d’oreilles s’étaient retrouvées dans sa chambre. Bref, tu connais la chanson. Et puis, la police est arrivée sur ces entrefaites et Romuald se voyait déjà ruiné et en prison pour le restant de ses jours. L’inspecteur chargé de l’affaire a fait une enquête sérieuse, mais tout portait à croire que Romuald était coupable, et son avocat lui conseillait de plaider le crime passionnel.
— La première chose qui m’a interpellée, reprit Pervenche, c’est la tenue de Valérie Claret. Elle semblait s’être habillée dans l’urgence. Son chemisier en particulier était mal boutonné. Ce n’était pas son genre, Valérie était toujours vêtue de façon impeccable.
Odile se mordit la lèvre inférieure, mais ne dit rien.
— Le deuxième élément qui m’a mise sur la piste du vrai coupable, c’est justement l’existence de ces fameuses boucles d’oreilles. Vois-tu, les oreilles de la victime n’étaient pas percées.
Un léger frappement interrompit le récit de Pervenche.
— Entrez, dit Odile.
La cheffe de wagon pénétra dans la suite, chargée d’un lourd plateau couvert de friandises et de boissons chaudes.
— Nous avons du retard ? s’enquit Pervenche.
— Oui, répondit Nadine. Elle versa l’eau bouillante sur les sachets de thé. Nous attendons une passagère d’importance.
— Suffisamment importante pour retarder tout un train ?
— Apparemment, oui, dit la femme en haussant les épaules, habituée aux caprices des passagers du Pic Express.
Elle servit le chocolat de Célestine, déposa une cuillère de crème fouettée sur la tasse puis s’effaça discrètement.
— Continue, Pervenche, dit Célestine en empilant des biscuits sur son assiette.
— J’ai donc convoqué le personnel assigné au quatrième étage, la femme de chambre, ainsi que Romuald, Jean-Gabriel et l’inspecteur dans la suite de Romuald. Puis j’ai résolu l’affaire d’une seule question.
Pervenche fit une pause pour avaler une gorgée de thé et croquer dans un gâteau.
— J’ai demandé à Romuald si sa femme avait essayé la parure, en particulier les boucles d’oreille.
— Et qu’est-ce qu’il a dit? dit Célestine, la bouche pleine.
— Il a répondu que oui. Valérie était férue de bijoux et l’aurait portée du matin au soir, s’il l’avait laissée faire.
— Pourquoi poser cette question? s’enquit Odile qui se doutait que sa grand-mère avait omis une information importante.
— Pour confirmer qui avait fait le coup. Vois-tu, une personne ne s’est pas présentée quand j’ai convoqué tout le monde. Et l’absence de cette personne a confirmé mes soupçons.
— Qui n’a pas répondu à l’appel? demanda Odile ?
— La femme de chambre qui avait découvert le corps.
— La femme de chambre ? Mais pourquoi ?
— Comme tu le sais, je suis assez physionomiste, et à mon arrivée, j’avais remarqué une certaine ressemblance entre Valérie et Rose. Rose était d’ordinaire assignée aux étages inférieurs et non pas aux suites. Elle n’avait donc aucune raison de se rendre dans la suite de Valérie.
Odile se fendit d’un sourire triomphant.
— Et je parie que cette fameuse femme de chambre avait les oreilles percées, elle ?
— Oui, confirma sa grand-mère. Valérie a simplement profité de sa ressemblance avec Rose. Elle l’a fait appeler dans sa chambre sous un prétexte quelconque, l’a tuée d’un coup d’extincteur, puis l’a rapidement habillée pour la faire passer pour elle. Elle a pris le collier, mais a déposé les boucles d’oreilles dans la table de nuit de son mari pour l’incriminer.
— Mais pourquoi l’incriminer au lieu de voler les boucles d’oreilles avec le reste de la parure?
Pervenche haussa les épaules.
— C’est ce que j’ai demandé à Valérie.
— Ils l’ont retrouvée?
— Non seulement ils l’ont retrouvée mais ils lui ont aussi sauvé la vie. Elle s’est enfuie quand j’ai convoqué l’assemblée. Sa voiture s’était enlisée dans la neige. Elle n’aurait pas survécu.
— Et qu’est-ce qu’elle a dit ?
— Qu’elle voulait absolument se venger de Romuald. Elle souhaitait le quitter mais était furieuse qu’il ne lui ait pas cédé la moitié de sa fortune. Alors elle s’est vengée en le faisant accuser de son meurtre. La vente de la parure lui aurait apporté une sacrée somme.
— C’est assez bien planifié, mais la police n’aurait-elle pas découvert le subterfuge au moment de l’autopsie ?
— Non, expliqua Pervenche. Romuald avait identifié le corps de sa femme, donc l’inspecteur n’avait aucune raison de soupçonner quoi que ce soit.
Un nouveau coup frappé à la porte interrompit leur conversation. Nadine passa la tête dans l’entrebâillement.
— Le passager manquant est à bord, nous partons dans quelques minutes.
— Excusez-moi, dit la voix impérieuse d’une rombière toute vêtue de noir.
La cheffe de wagon se glissa dans la cabine pour laisser passer la passagère puis s’éclispa.
— Après réflexion, nous irons dîner dans le wagon-restaurant, dit soudain Pervenche.
— Je croyais que tu voulais manger ici ? s’étonna Odile.
— Ce serait dommage de manquer cela, après tout, ça fait partie de l’expérience…
Un strident coup de sifflet couvrit ses mots.
— En voiture ! cria le chef de gare de sa voix de baryton.
Le Pic Express se mit en branle. Célestine alla ouvrir le rideau et essuya de sa manche la buée de la fenêtre. Elle regarda défiler le petit café de la gare, les bâtiments qui bordaient le quai, puis le train prit son élan, et s’enfonça dans brume.
— Bon, je peux mettre ma robe noire à paillettes pour aller manger? demanda-t-elle.
— Oui, pourquoi pas? répondit Odile. Je suis sûre que tout le monde sera sur son trente-et-un.
Célestine ouvrit sa valise, à la recherche de sa tenue de soirée.
— Mets un petit gilet au cas où, lui conseilla sa grand-mère, en ignorant le regard inquisiteur d’Odile.
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